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Flanerie-historique-dans-l-ancien-duche-de-Savoie.over-blog.com

Les articles proposent une flanerie historique dans les anciennes terres des ducs de Savoie, c'est à dire l'Ain actuel, les départements de Savoie et de haute Savoie, les Alpes Maritimes, le Piémont et la Suisse romande. L'objectif est de faire coincider l'histoire et le patrimoine existant

Les Ermites Augustins au temps de l'Observance en Savoie, Brou, Saint Nicolas de Tolentin et la cathédrale San Giovanni de Turin

Abbatiale de Brou (Photo E. Coux)

Abbatiale de Brou (Photo E. Coux)

L’immense abbatiale de Brou à Bourg-en-Bresse, les couvents et les œuvres d’art des villes de Carignan, de Verceil et de Puget-Théniers peuvent nous interroger sur l’importance et le rôle en Savoie à la fin du XV e et au début du XVI e siècle, du troisième Ordre mendiant dans les villes, l’Ordre des Ermites de Saint Augustin.

 

Brou est traitée dans l’historiographie savoyarde comme un édifice isolé à la fois géographiquement et sans continuité historiographique avec d’autres édifices du duché de Savoie. L'historien Laurent Ripart par exemple, dans son « Ultime itinérance » (je place bien-sûr ce papier dans la continuité de ses démonstrations et conclusions en ce qui concerne la migration des mausolées qui est le miroir de la recherche d’une capitale) en parle comme une sépulture périphérique résultat en plus d’une lignée apanagiste. Les autres auteurs en parlent carrément comme un objet exogène au duché de Savoie conforté par le style de l’édifice et par la commanditaire qui provient d’une Maison bien plus puissante que celle des ducs de Savoie.

 

Nous pouvons aussi faire un parallèle entre l’historiographie de Brou et celle de la cathédrale San Giovanni de Turin. Cet édifice construit entre 1491 et 1498 dans un style novateur, le style renaissance , consacré en 1505, est quasi contemporain à Brou. Il est lui aussi considéré comme un unicum et un OVNI dans le duché de Savoie par les historiens savoyards.

 

Pourtant, il semble illogique que ces deux édifices qui viennent des villes de Turin et Bourg-en-Bresse, villes qui sont très importantes à la fin du XV e siècle et au début du XVI e siècle, dans le duché de Savoie de part leurs poids administratifs, économiques et démographiques, soient traités comme des monuments périphériques et exogènes à l’état savoyard.

La duchesse Blanche de Monferrat posera la première pierre de la cathédrale de Turin ; cathédrale qui aurait été construite sur le modèle de l'église des Augustins à Rome, l'église Santa Maria del Popolo (Photo E. Coux)

La duchesse Blanche de Monferrat posera la première pierre de la cathédrale de Turin ; cathédrale qui aurait été construite sur le modèle de l'église des Augustins à Rome, l'église Santa Maria del Popolo (Photo E. Coux)

En effet ces deux villes sont des poids lourds de l’économie savoyarde à cette époque. Bourg-en-Bresse bénéficie d’être sur le trajet entre Lyon et les Pays-Bas, mais aussi d’avoir un lien avec Genève et les villes germaniques. Depuis au moins 1479, il y a par exemple une succursale de la puissante société Ravensburger. Turin bénéficie aussi d’une croissance économique assez spectaculaire. Ce qui rend ces deux villes attrayantes.

 

L’historiographie au sujet de la Maison de Savoie est aussi particulièrement dure pour cette période qui est vue comme une époque de décadence. Et elle ne comprend pas comment le duché à pu produire de tels édifices dans une époque si peu propice. La résolution de cette équation passe dans l'idée que ces édifices sont étranger à la Maison de Savoie.

 

Un indice cependant permet de rattacher Brou à la Maison de Savoie. C'est son vocable dédié à Saint Nicolas de Tolentin ; vocable lié à l’Ordre des Ermites de Saint Augustin de la congrégation réformée de Lombardie, un Ordre qui était devenu l’Ordre préféré de la Maison de Savoie depuis le dernier quart du XVe siècle. Cette piste nous permet d'y rattacher aussi, mais indirectement la cathédrale de Turin.

 

Afin de démontrer cette continuité historique, nous retracerons dans une première partie l’histoire de l’Ordre des Ermites de Saint Augustins dans l’espace savoyard. Puis, nous nous attacherons à démontrer que cet Ordre était devenu au travers la congrégation réformée de Lombardie l’Ordre préféré de la Maison de Savoie pendant le dernier quart du XV e siècle.

 

Enfin nous nous arrêterons sur les deux édifices monumentaux que sont la cathédrale de Turin et le couvent de Brou promus par les duchesses douairières Blanche de Monferrat et Marguerite d’Autriche. Nous démontrerons que ces monuments résultent de la continuité de cette mode en faveur de la congrégation de Lombardie et qu’ils sont liés à des objectifs politiques et représentatifs liés à la Maison de Savoie.

Triptyque à Brou représentant au centre Saint Nicolas Tolentin, à gauche Saint Augustin et à droite Sainte Monica. C'est les dévotions traditionnelles des moines Ermites Augustins (Photo E. Coux)

Triptyque à Brou représentant au centre Saint Nicolas Tolentin, à gauche Saint Augustin et à droite Sainte Monica. C'est les dévotions traditionnelles des moines Ermites Augustins (Photo E. Coux)

1- Origine de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin et premiers couvents en Savoie

Celui-ci nait en 1256, suite au regroupement de plusieurs petits Ordres et communautés érémitiques diverses. Il fut associé aux Ordres mendiants en 1298 par le pape Boniface VIII. L’historien Jacques Le Goff a démontré la hiérarchie de l’implantation de ces Ordres mendiants selon la grandeur et la richesse des villes. L’Ordre des Ermites de Saint Augustins arrivait normalement qu’après les Franciscains et les Dominicains, si la ville était assez riche pour accueillir un troisième couvent mendiant homme.

 

Il faut aussi comprendre que les villes comptaient d’autres monastères comme des prieurés bénédictins et un ou plusieurs chapitres. De ce fait, il fallait que les villes soient réellement riches pour accueillir en plus, des Ermites de Saint Augustins, puis des Carmes. Les seules villes dans l’Espace savoyard qui ont eu un couvent d’Ermites de Saint Augustin avant 1400 dans ce cadre sont Nice (XIV e siècle), Berne (fondation qui a dû disparaître très vite car le couvent n’est mentionné qu’en 1287) et Verceil (mais cette ville ne rentrera dans l’espace savoyard qu’en 1427 et ce couvent est donc hors de notre champs d’étude).

 

Les autres fondations monastiques de cet Ordre avant 1400 ne rentrent pas dans ce cadre. C’est soit le premier couvent mendiant de la ville comme à Fribourg où un couvent est fondé dans le quartier de l’Auge en 1255, soit l’unique couvent mendiant de la ville. Le couvent des Ermites de Saint Augustin de Fribourg a la curiosité de précéder d’un an la naissance de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin ce qui fait dire à certains qu’il serait de la congrégation de Toscane. Il est surtout fondé un an avant la fondation des cordeliers de cette ville ce qui est aussi assez inhabituel. 

Abside du couvent Augustin de Fribourg dans la montée du quartier de l'Auge (église de gauche) (photo E. Coux)

Abside du couvent Augustin de Fribourg dans la montée du quartier de l'Auge (église de gauche) (photo E. Coux)

La ville de Pignerol dans le Piémont possède elle-aussi un couvent d’Ermites de Saint Augustin qui a été fondé au XIV e siècle suite à un vœux de la population lors de la peste de 1348. Il est attesté en 1394. Cette ville ressemble beaucoup à Fribourg dans le sens où elle n’a pas de couvent dominicain à cette date (il sera fondé plus tard). C’est aussi une ville manufacturière comme Fribourg. La ville possède aussi un couvent d’Umiliati et un couvent de Clarisses en plus du couvent de franciscains. Le couvent d’Ermites de Saint Augustin restera néanmoins à l’ombre du couvent des cordeliers (= franciscains) de la ville qui est le mausolée de la dynastie princière des Savoie-Achaie.

 

Leur couvent qui était sur la colline a été démoli pour laissé place à de nouvelles fortifications voulues par le duc de Savoie en 1600. Il fut reconstruit la même année à l’intérieur des murs

 

Nous trouvons aussi des monastères d’Ermites de Saint Augustin dans trois petites villes qui n’ont ni franciscains, ni dominicains comme Saint Pierre d’Albigny (fondé en 1380), Seyssel qui était une ville bien plus importante que maintenant (fondé en 1348 ou 1357) et Vevey où le couvent, fondé en 1297/1301 échouera en 1312. 

 

Le couvent des Ermites de Saint Augustin de la ville de Seyssel est à mettre en relation avec les couvents de cet Ordre en Dauphiné notamment avec ceux de Morestel et de Crémieu. Les liens avec ces villes existaient grâce au Rhône, voie de communication très pratique à l’époque. Le couvent de Crémieu, fondé en 1317 par le Dauphin Jean II sera privilégié par le Dauphin Humbert II (1333-1349). Il est remarquable de voir que le couvent de Seyssel sera construit après la paix de 1355 entre le comte de Savoie et le roi de France possesseur du Dauphiné. Cette paix amena à la Savoie de posséder une rive du Rhône de Saint Benoit de Cessieu jusqu’à Lyon ; donc pour Seyssel, une possible relance de la navigation fluviale nécessaire pour son économie ; économie fluviale qui reprend après l'installation des papes à Avignon en 1316. 

 

Le couvent des Ermites de Saint Augustin de Saint Pierre d’Albigny rappelle peut être une continuité entre le vicus romain de Châteauneuf de l’autre côté de l’Isère. C’est une fondation qu’il faut mettre en lien avec la puissante famille de Miolans et la construction de leur imposant château dans le but de créer un mausolée dynastique. Il y eu dans cette église une relique importante : une épine du christ léguée en 1523 par la famille de Miolans. Jean de Miolans, le fondateur de ce couvent en 1380 fut un des premiers conseillers du comte de Savoie Amédée VIII. Son influence a dû être importante sur le jeune prince qui privilégiera cet Ordre durant sa vie.

Reste de baies appartenant au couvent des Ermites de Saint Augustin à Saint Pierre d'Albigny (au dessus du caveau des Augustins) (Photo E. Coux)

Reste de baies appartenant au couvent des Ermites de Saint Augustin à Saint Pierre d'Albigny (au dessus du caveau des Augustins) (Photo E. Coux)

Amédée VIII et les Ermites de Saint Augustin

Le premier qui donnera une impulsion à cet Ordre sera le célèbre duc de Savoie, Amédée VIII en fondant deux couvents, celui de Thonon en 1427 et celui de Turin en 1447.

 

Cette attirance pour ce type de couvent est dû à plusieurs facteurs : déjà au fait que certains augustins ont réussit à faire parti de son entourage proche. Cette sensibilité vient du fait que le Chablais est baigné par l’esprit Augustin, non par les Ermites de Saint Augustins (qui sont des moines mendiants) mais par des chanoines réguliers de Saint Augustin qui leur sont assez proches.

 

En effet, dans cette région l’abbaye d’Abondance filiale de Saint Maurice d’Agaune a été la première abbaye à prendre la règle de Saint Augustin. Elle l’imposa à son abbaye mère en 1128 et par ricochet à la prévôté du grand Saint Bernard (avant 1224).

 

Preuve des liens qui peuvent exister entre les Ermites de Saint Augustins et les chanoines réguliers de Saint Augustin, Les Ermites de Saint Augustins de Fribourg reçurent des reliques de Saint Maurice de la part de la célèbre abbaye d’Agaune pour leur église lors de leur fondation en 1255.

 

Il faudrait plutôt voir dans cette donation une machination de Pierre II de Savoie qui réalise une grande expansion en Romandie à cette époque. Dans ce cadre il prend le contrôle de plusieurs villes dont Morat, Laupen et Berne. A cette époque, Pierre II contrôle l’abbaye de Saint Maurice puisqu’il décide dans son premier testament de 1255, de s’y faire enterrer.

 

Nous pouvons aussi, de ce fait, nous interroger sur le couvent de Berne et sa disparition. Berne entre en 1255 dans les possessions de Pierre II puis passe sous la coupe des Habsbourg sous le règne du comte de Savoie Philippe 1er à la suite d’une offensive guerrière des Habsbourgs. La ville est en pleine croissance économique et aurait pu supporter un troisième couvent mendiant. Est ce que celui-ci avait trop de liens avec le comte de Savoie ? 

Prieuré de Chanoines réguliers de Saint Augustin de Meillerie au bord du lac Léman dans le Chablais (Photo E. Coux)

Prieuré de Chanoines réguliers de Saint Augustin de Meillerie au bord du lac Léman dans le Chablais (Photo E. Coux)

L’abbaye d’Abondance était aussi à la tête de plusieurs prieurés dans le Faucigny-Chablais, comme ceux de Filly, de Meillerie, de Peillonnex en Faucigny, de Sixt-fer-à-cheval, et d’Entremont. Elle était aussi à la tête du prieuré de Vions en Chautagne et du prieuré de Nyon qu’elle semble acquérir de l’abbaye de Saint Claude. Dans la ville de Lausanne, le prieuré de Saint Maire adopta aussi la règle de Saint Augustin dès 1144/1159. La dévotion augustinienne est donc la plus représentée dans l’aire Léman-Chablais-Faucigny. Aire où se trouve Thonon et Ripaille, capitales officieuses de la Savoie et résidence du duc.

 

Amédée VIII va surtout développer le culte de Saint Maurice. Il créera donc dès 1411, à la place du palais de Ripaille, un prieuré de Chanoine régulier de Saint Maurice sous la règle de Saint Augustin et sous la dépendance d’Agaune. 

 

Pour Amédée VIII, Thonon était une sorte de capitale annexe de Chambéry. C’était surtout  une ville, comme l’a démontré l'historien Guido Castelnuovo, qui fonctionna en relation étroite avec les villes de Lausanne et de Morges. L'exemple le plus significatif de cette liaison entre ces villes a été l’installation de Félix V et du concile de Bâle à Lausanne de 1443 à 1449. Le pape était très proche de ses châteaux de Morges et de Thonon et surtout de son ermitage de Ripaille. Dans ce cadre, les fondations de Thonon puis plus tard de Morges (Franciscains de l’Observance en 1497) peuvent être considérées comme des annexes de Lausanne qui a un couvent de franciscains et un couvent de dominicains. (Ce constat est renforcé par les dominicaines de Lausanne qui étaient parties s’installer à Estavayer). Le couvent de Thonon devenait en quelque sorte, le troisième couvent mendiant de la ville de Lausanne.

Vieille photo du reste du Choeur de l'église des Ermites de Saint Augustin de Thonon. Cette église et le couvent étaient passés en 1616 aux Barnabites.

Vieille photo du reste du Choeur de l'église des Ermites de Saint Augustin de Thonon. Cette église et le couvent étaient passés en 1616 aux Barnabites.

Il ne reste rien de l'église et du couvent de Thonon qui était sur l'actuel Place-Square-Parking Aristide Briant. Les Ermites de Saint Augustins furent chassés par les bernois en 1536. En 1616 leur église et leur couvent furent récupérés pour y installer les Barnabites et leur collège. 

 

La fondation de ce couvent est aussi et surtout à mettre en lien avec les évènements qui se passèrent en Lombardie en 1427 et notamment la réconciliation entre le duc de Milan et le duc de Savoie. Ce dernier va acquérir dans ce contexte la ville de Verceil la même année.

 

La ville de Verceil avait alors quatre couvents mendiants d’hommes. Un couvent de franciscain, un de dominicain, un couvent d’Ermites de Saint Augustin qui possédait l’église Saint Marc, fondé en 1266 et un autre couvent d’Ermites de Saint Augustin de l’Observance de la congrégation de Lombardie. Ce dernier couvent, fondé en 1422, presque à la naissance de cette congrégation va s’installer d’abord dans l’église de "Santa Maria della Misericordia" en dehors des murs de la ville, près du hameau d’Aravecchia. Ils y resteront jusqu’en 1559, où ils s’installeront dans l’église de San Bernardo. Cette église leur a été cédée en 1522. Cession confirmée par Clemente VII le 22 septembre 1525.

 

L’importance des Ermites de Saint Augustin se signale aussi au travers du couvent de Seyssel. Cette ville étant située entre Genève et Hautecombe ou Chambéry, Elle devient la halte obligée des souverains De ce fait, le corps de plusieurs membres de la famille de Savoie sont exposés dans l’église de ce couvent avant de rejoindre Hautecombe. Comme Bonne, fille d’Amédée VIII la nuit du 27 au 28 septembre 1430, Philippe, comte de Genève et fils d’Amédée VIII le 4 mars 1444 avant de rejoindre Hautecombe le 7 mars. Marie, fille de Louis 1er de Savoie, la nuit du 2 ou 3 décembre 1437. 

Amédée VIII (miniature)

Amédée VIII (miniature)

Les Ermites de Saint Augustin à Turin

Amédée VIII fonda un deuxième couvent d’Ermites de Saint Augustin à Turin en 1447 /1448, de la Congrégation Réformée ou Observante de Lombardie. Il devait à l’origine prendre la place du couvent bénédictin de Saint Solutor. Cet endroit était stratégique puisque plus tard Emmanuel-Philibert y installera sa citadelle. Ce fut la dernière fondation d’Amédée VIII. Turin possédait aussi un couvent de franciscain et un couvent de dominicain ce qui faisait du monastère augustin la troisième implantation mendiante dans la ville. Cette fondation semble avoir été faite de manière à remplacer une fondation de l’Observance franciscaine que le duc de Savoie ne voulait pas, et ainsi, de satisfaire les élites urbaines de Turin. Les Observants franciscains étaient en effet venus prêcher à Turin depuis 1430 environ.

 

La venue des Ermites de Saint Augustin s’était faite donc dans un accord commun entre le pape Felix V (Amédée VIII) et la commune de Turin. Elle fait suite aux prêches dans la ville de frère Giovanni Marchisio qui en deviendra par la suite, le premier prieur et prendra en main l’installation des moines. Le premier site était l’église Saint Christophe à l’extérieur des murailles urbaines, église qui aurait appartenu aux Umiliati qui sont à cette époque en plein déclin.

toile représentant saint Nicolas de Tolentin, église Sant'Agostino, Turin, (Photo E Coux)

toile représentant saint Nicolas de Tolentin, église Sant'Agostino, Turin, (Photo E Coux)

Les Ermites réformés de Saint Augustin à Turin, à peine installés, vont être confrontés au changement de souverain à partir de la mort d’Amédée VIII en 1451. Le nouveau duc de Savoie n’a pas la même politique religieuse que son père. Au contraire, Il essaie de promouvoir l’Ordre des Observants franciscains. L’installation d’un couvent dans la ville de cet Ordre entre 1453 et 1461, va poser un problème de concurrence aux Ermites de Saint Augustins de cette ville. A peine installés, ils seront obligés de prouver leur « utilité » devant le conseil de la commune de Turin afin d’obtenir le soutien de cet organisme pour ne pas disparaître.

 

Ce changement d’intérêt a aussi des origines géopolitiques. Si en 1446/47 les Ermites de Saint Augustins de la congrégation réformée de Lombardie sont les bienvenues, c’est que le duc de Savoie espère hériter du duché de Milan où du moins d’en acquérir un grand morceau. La situation est complètement différente après 1452. L’armée des Sforza a mis en déroute l’armée du duc de Savoie et menace même l’intégrité du duché. La Savoie n’est sauvée que par une alliance « in extremis » avec le roi de France. Dans ce cadre, avec la perte de tout espoir de l’acquisition du milanais, il n’est plus à l’ordre du jour de privilégier une congrégation de ce pays.

 

Malgré des années critiques entre 1456 et 1458 et l’installation effective des Observants franciscains, le couvent des Ermites augustins se maintiendra quand même dans la ville  qui deviendra la troisième ville de Savoie à trois couvents mendiants (hommes) ou plus, avec Nice et Verceil. Le couvent sera ensuite transféré au centre ville suite aux destructions dû à l'invasion française de 1536.

 

La congrégation Observante de Lombardie marquera un temps d’arrêt dans son expansion en Savoie immédiatement après la mort du duc Amédée VIII en 1451, malgré une assez bonne conjoncture pour eux en Europe. Le nouveau duc Louis, va valoriser l'Observance Franciscaine qui est aussi très à la mode à cette époque. Il faudra attendre le duc suivant, Amédée IX, et surtout les années 1470 pour voir une reprise effective du développement de la congrégation Observante de Lombardie en Savoie.

 

Cependant, en 1459, on assiste à la fondation d’un petit couvent dans la plaine Pignerolaise, à Vigone, mais dépendant de la province conventuelle et non Observante de Lombardie, par Marie de Savoie, sœur du duc Louis et Antonio Toleni qui en devient le prieur. Vigone était une ville moyenne de l’ancienne principauté de Savoie-Achaïe située entre Pignerol et Turin. C’était son premier couvent mendiant. Nous pouvons comprendre ce couvent dans le fait que la ville était aussi située à proximité de Carmagnole, enclave du Marquisat de Saluces qui avait aussi un couvent d’Ermites de Saint Augustin conventuel et Pignerol qui en possédait un aussi. Ceux-ci dépendaient de la province conventuelle de Lombardie.

 

Le choix de la famille ducale était peut être aussi de privilégier uniquement l’Observance franciscaine et éviter une concurrence avec la Congrégation de Lombardie. D’autre part, Louis de Savoie voulait se différencier des goût religieux de son père qui avait choisit les dominicains et les Ermites Observants de Saint Augustin. Pour l’historien Enrico Lusso, cette fondation était une façon pour le duc de Savoie de se réapproprier l’espace urbain puisqu’elle est aussi accompagnée de la fondation d’une église dans le bourg. Ce réordonnancement religieux de la ville créa donc des tensions avec le prévôt de Santa Maria del Borgo.

 

Avec les fondations de Thonon et de Turin, Amédée VIII aura fondé des bases solides pour la Congrégation Observante de Lombardie dans le duché de Savoie. Ces fondations ont été idéalement placées dans des lieux clefs du pouvoir sabaudien. Thonon était alors la capitale officieuse du duché de Savoie, lieu de résidence des ducs et proche des villes dynamiques de Lausanne et Genève. Quand à Turin, la ville avait remplacée Pignerol comme principal centre administratif du duché à l’Est des Alpes et elle possédait une université. De ce fait, ce couvent va rapidement devenir un établissement important au sein de la congrégation Observante de Lombardie.

façade de l'église des Augustins à Turin.(Photo E. Coux)

façade de l'église des Augustins à Turin.(Photo E. Coux)

2- L’essor de la Congrégation Réformée de Lombardie en Savoie :

C’est dans une conjoncture de facteurs qui sont autour des années 1470 qu’il faut chercher l’origine de la renaissance qui sera aussi l’apogée de cet Ordre en Savoie. Tout d’abord, la recherche de l’alliance milanaise puisque la Congrégation réformée de Lombardie est très liée à la dévotion des ducs de Milan, les Sforza. Déjà, Amédée IX et sa femme, Yolande de Valois se rapprocheront assez tôt de cet état ; dès la fin de la guerre du Montferrat en 1467. En 1470, fut signé un traité d’alliance défensive entre les deux états valable pour une période de huit ans. En parallèle, le couple ducal transportera sa cour dans la ville de Verceil. Amédée IX y sera d’ailleurs enterré en 1472 et Yolande en 1478. Celle-ci fera aussi de fréquents séjours dans son château de Moncrivello (château entre Ivrée et Verceil).

 

De plus, dans les années 1474 afin de renforcer l'appui du milanais, Yolande de Valois essayera de marier son fils, le jeune duc de Savoie Philibert 1er, avec sa cousine, Blanche-Marie Sforza fille du duc de Milan Galeas-Marie Sforza. Mais le jeune duc mourut en 1482 laissant le pouvoir à son frère Charles.

 

Le duc de Savoie Charles 1er continua cette politique d’alliance avec le milanais en épousant en 1485, Blanche de Monferrat, petite fille du duc de Milan Francesco Sforza. Celle-ci  jouera par la suite un énorme rôle politique en Savoie en prenant partie pour le duché de Milan.

 

Les Ermites de saint Augustin Observants et les ducs de Milan, les Sforza, étaient liés à la figure de Saint Nicolas Tolentin figure de prou de la congrégation réformée de Lombardie. Celui-ci est un moine Ermite de Saint Augustin de la fin du XIII e siècle ayant vécu une vie exemplaire. Sa canonisation en 1446 par le pape Eugène IV est très liée au travail de Giovanni Rocchius (Rocco) de Pavie et de Giorgio Lazzoli de Crémone, membres fondateurs de la Congrégation de Lombardie.  

 

Ce lien (entre cette congrégation et les Sforza) est visible aussi au travers du récit d’un miracle. Blanche Marie, la femme de Franceso Sforza réussit à ranimer un animal mort en invoquant saint Nicolas de Tolentin. Elle construisit une chapelle dédiée au saint afin de « payer » son vœux et obtint pour cette chapelle des indulgences du pape Pie II(1458-1464). Ce miracle « légitimait » de fait les Sforza. Blanche Marie, la femme de Francesco Sforza était une fille illégitime des Visconti. Et Francesco Sforza s’était imposé comme duc de Milan par les armes. Il avait besoin de légitimer sa dynastie. Ce miracle était une sorte de reconnaissance de dieu, mais aussi du pape à travers les indulgences accordées à la chapelle. 

Le château de Verceil où a vécu le duc Amédée IX et sa femme Yolande de Valois (Photo E. Coux)

Le château de Verceil où a vécu le duc Amédée IX et sa femme Yolande de Valois (Photo E. Coux)

Cet attrait était lié aussi à la puissance de la Congrégation Observante de Lombardie. L’Ordre des Ermites de Saint Augustin était un Ordre assez fragmenté en plusieurs provinces conventuelles et plusieurs Congrégations Observantes. La plus importante, sans être et de loin hégémonique était celle Réformée (ou Observante) de Lombardie qui a réussit à avoir au XVIII e siècle jusqu’à presque 90 couvents. Le vicaire général de la Congrégation était souvent un proche du pape ce qui donnait du poids à celle-ci et était donc un lien direct à la curie pontificale. En 1472, la congrégation est au faite de sa gloire puisque le pape Sixte IV lui confie le siège de l'Ordre à Rome, l'église Santa Maria del Popolo. Et en 1477, ce même pape fait reconstruire cette église de fond en comble signe du soutien que le pape porte à cette congrégation. De ce fait, le deuxième facteur de la renaissance des Ermites Augustins en Savoie est le soutien inconditionnel du pape Sixte IV à la congrégation réformée de Lombardie pendant toute la durée de son pontificat (1471-1484). 

 

La figure emblématique de la congrégation, Saint Nicolas Tolentin, est avant tout un modèle pour les Observants Ermites Augustins. Sa vie de prêcheur et l’iconographie le rapproche de Saint Bernardin de Sienne, un Observant franciscain mort en 1444 et canonisé en 1450. De ce fait, il semble que la congrégation de Lombardie des Ermites de Saint Augustins aient pris comme modèle les Franciscains de l’Observance alors en plein essor. L’iconographie augustine place d’ailleurs souvent Saint Bernardin de Sienne avec Saint Nicolas Tolentin comme pour renforcer ce dernier (comme à Puget-Thénier par exemple).

 

Il se peut que le soutien du Pape à cette congrégation ait été une façon de casser l’hégémonie de l’Observance franciscaine en lui donnant une concurrence, dans le but de redonner un nouveau souffle aux conventuels franciscains pour leur permettre de continuer à diriger cet Ordre.

 

Les Ermites de Saint Augustin partagent avec les franciscains de l’Observance le culte de la vierge ce qui est un atout si ils veulent s’installer en Savoie. C'est en effet une des dévotions principales des ducs de Savoie que l'on retrouve à Hautecombe, à Pierre-Châtel et dans la Sainte Chapelle de Chambéry.  A partir des années 1470, plusieurs couvents de cet Ordre seront construits dans le duché de Savoie et notamment dans la plupart des villes « stratégiques » du duché.

Eglise des Augustins de Carignan refaite à l'époque baroque (Photo E. Coux)

Eglise des Augustins de Carignan refaite à l'époque baroque (Photo E. Coux)

Les couvents de l’Observance fondés dans le duché de Savoie jusqu’au début du XVI e siècle.

Par ordre chronologique, nous avons d’abord, le couvent de Savigliano : Savigliano était un des grand centre économique du Sud du Piémont. La ville va accueillir un des premier grand couvent dans le duché de Savoie de la congrégation de Lombardie après celui de Turin. Vers les années 1470, un habitant, Francesco de Franca, donne un terrain dans le bourg de la Pieve, près de l’église de Sainte Marie pour construire un couvent d’Ermites de saint Augustin. Le premier prieur de ce couvent fut Gaudenzio de Bargys. Cela deviendra une fondation importante qui accueillera quelques chapitres généraux de l’Ordre. Le couvent se rajouta à plusieurs autres couvents : un de dominicain, un de franciscain de l’Observance et aux prieurés de Saint Pierre et de Saint André.

 

Le couvent d’Avigliana : La date de fondation du couvent de la « Beata Vergine delle Grazie » aujourd’hui détruit, de 1452 lue dans certains textes me parait bien précoce et doit être revu plus proche des années 1470. Il aurait été fondé avec l’aide de la famille Testa notamment Filippo Testa, un gentilhomme fidèle au duc de Savoie par Béat Adriano Berzetti da Buronzo (1420-après 1490), un des premiers religieux de la congrégation de Lombardie. Le fils de Filippo Testa (1451-1479) entra ce couvent vers l’âge de 20 ans. Il y mourut jeune et fut béatifié (son culte est confirmé par Pie IX en 1865). Les moines de ce couvent vont avoir la charge du sanctuaire de Notre-Dame-du-Lac jusqu’en 1622, époque où il est devenu le centre d’un couvent Capucin. 

Copie d'un tableau du Caravage excecuté entre 1604 et 1622 par le peintre Michelangelo Merisi, don de Maurice de Savoie pour le sanctuaire d'Avigliana (Photo E. Coux)

Copie d'un tableau du Caravage excecuté entre 1604 et 1622 par le peintre Michelangelo Merisi, don de Maurice de Savoie pour le sanctuaire d'Avigliana (Photo E. Coux)

Le couvent de Mondovi : est fondé en 1474. L’église est dédiée à Santa Maria Annunziata. Le couvent de cette ville a été transféré du quartier de Mondovi Piazza (près de la porte de Vico) à celui de Mondovi Pian delle valle en 1548 lors du renforcement des fortifications par les français. Le couvent est le troisième couvent mendiant de la ville après celui des franciscains conventuel et surtout celui des dominicains fondé vers 1388 par le premier évêque de la ville qui était aussi un dominicain.

 

Le couvent de la ville de Carignan : La ville de Carignan à 20 km environ au Sud de Turin va devenir un lieu important pour la cour de Savoie au début du XVI e siècle. C’était le centre du douaire de Blanche de Monferrat et elle y entretiendra une petite cour à partir de 1496. De ce fait, le couvent de ce lieu était devenu important. Il représentait la religiosité de la duchesse douairière. Sous l’autel majeur, se trouve la tombe de Blanche de Monferrat, morte en 1519, signe de l’importance que la duchesse de Savoie accordait à ce lieu.

 

L’origine du couvent date de 1474 / 1475, qui est aussi l’année du mariage entre le duc de Savoie Philibert 1er et Blanche-Marie Sforza. Suite au vœux de quelques familles citadines puissantes (dont les Romagnano, les Provana, les de Anna), les Ermites de Saint Augustin arrivèrent dans la ville de Carignan et fondèrent l’église et le couvent de Sainte Marie des Grâces. Il est probable de ce fait, que le douaire concédé à Blanche-Marie Sforza devait lui-aussi se trouver à Carignan. Le couvent était une fondation prestigieuse qui n’avait pas moins de 16 chapelles.

 

L’église a été aussi soutenue par la famille ducale notamment par le grand bâtard René de Savoie qui fonda dans cette église la chapelle de la Nativité. Il était en effet le fils de Philippe II de Savoie et d’une dame de Carignan, Libera Portoneri. Nous pouvons nous interroger sur la fondation de cette chapelle qui apparaît ne pas être dénuée d'intérêts politiques dans le cadre d'un rapprochement entre le grand bâtard et la duchesse douairière. 

Figure de Saint Micolas Tolentin sur la façade de l'église de Carignan (Photo E. Coux)

Figure de Saint Micolas Tolentin sur la façade de l'église de Carignan (Photo E. Coux)

Le couvent de Chieri : En 1478 est fondé un autre couvent d’Ermites de Saint Augustin issu de la congrégation réformée (ou Observante) de Lombardie. L’église, dédicacée à Sainte Marie de la consolation, a été consacrée le 23 août 1495 avec la présence du roi de France Charles VIII et de plusieurs cardinaux dont Giuliano della Rovere, futur pape Jules II, neveu de Sixte IV. L’église, aussi prestigieuse, a abrité de nombreuses chapelles des familles notables de Chieri. Comme à Turin, Mondovi et à Nice, les Ermites de Saint Augustin se rajoutaient aux deux autres Ordres mendiants présents dans la ville, les franciscains et les dominicains. A ces deux Ordres, il fallait aussi rajouter la fondation récente d’un couvent de l’Observance franciscaine. Chieri qui était une ville commerciale importante et riche pouvait supporter toutes ces fondations. 

 

L’église conventuelle abrite un tableau représentant saint Nicolas de Tolentin avec une prédelle sur les quatre côtés sur sa vie et ses miracles (attribué peut être à Francesco Fea vers 1605-1608). Il porte une croix (ou dans d'autres représentations une fleur) et aussi un livre ouvert, signe qu’il a été un prêcheur. Il a aussi, sur son cœur, une étoile. 

Toile représentant saint Nicolas Tolentin à Chieri

Toile représentant saint Nicolas Tolentin à Chieri

Le couvent de Genève : Entre 1479 et 1481 est fondé dans un faubourg de Genève sous le patronage de Notre dame des Grâces, un couvent qui avait aussi une fonction stratégique puisqu’il contrôlait un pont sur la rivière Arve. Nous pouvons nous interroger sur la fondation d’un tel couvent alors que Genève n’avait pas de couvent de l’Observance franciscaine comme à Chieri, Nice, Mondovi ou à Turin ? Genève néanmoins possédait un couvent de franciscains (et de clarisses réformées), un couvent de dominicains, mais aussi un prieuré clunisien (Saint Victor) et aussi le prieuré Saint Jean.  

 

Un prélat puissant peut avoir influencé cette fondation : Domenico della Rovere. Avant d’être évêque de Turin et de prendre en charge la reconstruction de la cathédrale de cette ville sous le modèle de l’église augustinienne de Santa Maria del Popolo à Rome, ce favoris du Pape, comme nous le verrons plus loin, a été curé de Saint Gervais de Genève en 1478 puis évêque de cette ville en 1482 (il y est resté cinq jours, échangeant immédiatement son poste de Genève contre celui de Turin). Il a reçu aussi diverses bénéfices ecclésiastiques dans le Chablais, Genevois et le pays de Vaud (Valère, Bardonnex et Yverdon). La fondation d'un couvent d'Ermites de Saint Augustins dans cette ville correspond à cet intervalle de date entre 1478 et 1482.

 

La ville de Genève est surtout un des centres majeurs de la principauté savoyarde. C’est encore, à cette époque, un centre économique important malgré la concurrence de Lyon. Les liens du cardinal avec cette ville semblent avoir été assez fort pour que Philippe II de Savoie, lui confit l’administration du diocèse de Genève entre 1496 et 1497 (l’administration passera ensuite à Aymon de Montfalcon). Il est donc tentant d’établir un lien entre ce prélat et ce couvent qui est fondé en 1480 sur un ermitage existant. Et comme le fait remarquer l’historienne Catherine Santschi, ce couvent aura ensuite une existence mouvementée, obligeant le conseil de ville à intervenir pour y ramener l’ordre. Faudrait il y voir comme un symptôme à la fois de la dégradation économique de la ville, mais aussi des luttes politiques internes au duché de Savoie ? Ou est ce seulement un aspect de l'histoire de ce couvent qui a été mis en avant par l'historiographie ?  L’historiographie traditionnelle de cette ville, favorisant le protestantisme, à minimiser et en quelque sorte « diaboliser » ces couvents. Ce qui fait que leurs histoires sont difficiles à connaître. 

 

Il est à noter que les relations entre le pape et la maison de Savoie se dégradent en 1478 suite à l’alliance de la Savoie avec Florence dans la guerre que fait cette ville contre le pape. Cette situation se rétablira en 1483. Est ce que ce couvent marque une volonté de se réconcilier avec le souverain pontife ?

 

La période entre 1478 et 1483 est une des plus floue de l’histoire de Savoie. En 1478, la régente Yolande de Valois disparaît laissant le pays dans une situation difficile : les valaisans ont envahi le Chablais, les fribourgeois ont prit leur indépendance et se sont coalisés avec les bernois qui ont envahi quelques places au Nord du duché (dont Morat). Le duc Philibert 1er est trop jeune pour régner et deux clans se battent pour lui imposer son influence : celui du roi de France Louis XI qui fera enlever le jeune duc en 1482 et celui de Louis de Seyssel-la-Chambre. Les morts du duc Philibert 1er en 1482, puis celle de Louis XI en 1483 vont permettre d’améliorer la situation en Savoie.

 

Ce couvent est la première fondation « officielle » de couvent masculin de la Maison de Savoie à Genève, même si le comte Pierre II a eu une très très grosse influence dans la fondation du couvent dominicain en 1263 et même si le couvent franciscain de Rive a servit de Palais ducal. De ce fait, la présence de la Maison de Savoie était très présente à Genève au travers des couvents mendiants de la ville

 

En 1494, le bâtard René de Savoie fonda dans ce couvent une chapelle dédiée à la vierge. Il avait commandé un tableau de Notre Dame qualifié de « Superbe » ; tableau qui aurait produit des miracles et qui fit l’objet d’un début de pèlerinage. Et surtout le couvent est agrandi entre 1495 et 1513 ce qui confirme sa dynamique 

Tour de l'ïle qui est l'ancien château du duc de Savoie à Genève. (Photo E. Coux)

Tour de l'ïle qui est l'ancien château du duc de Savoie à Genève. (Photo E. Coux)

Le couvent de Biella : Cette ville était une ville de moyenne importance dans le Nord du Piémont. Un couvent de frère conventuel de l’ordre de Saint Augustin (chanoines réguliers de Saint Augustins ?) aurait été fondé en 1235 par la volonté des quatre consules de la ville. Celui-ci se substitua à la ville dans la gouvernance de plusieurs hôpitaux de la ville qui étaient sous la règle de Saint Augustin. Leur église était sous le vocable de Saint Pierre.

 

En 1484, leur fut substitué les Ermites de Saint Augustins de la congrégation de Lombardie avec l’approbation du pape Innocent VIII et du duc de Savoie Charles 1er  ? Où la substitution des chanoines par les mendiants se fit déjà en 1438 et il fut rattaché à la congrégation de Lombardie en 1484 ?

 

Cette fondation est plutôt une substitution d’un Ordre par un autre plus à la mode. Mais Biella est surtout la ville de la famille du trésorier ducal Sébastien Ferrero qui deviendra ensuite très puissant et qui aura dans ses descendants cinq cardinaux et plusieurs autres évêques. En 1484, le duc de Savoie semble avoir quelques difficultés avec la commune de Biella. Est ce que ce couvent lui permet un meilleurs contrôle de la ville.

 

En 1485, le couvent de Clarisses de Santa Maria delle Grazie de Verceil fondé dès la moitié du XV e siècle est transformé en monastère d’Augustines. En 1641, il devient un monastère de la visitation. C’est dans ce monastère que se signale Béate Sœur Angela Ranzi (qui est aussi de la famille de deux autres Saints (béats) contemporains de l’Observance franciscaines). Dans ces années là, de nombreux cycles de fresques seront réalisés dans le premier monastère d’Ermites de Saint Augustins de Verceil, celui de de Saint Marc signe de l’importance de cet Ordre à cette époque. 

 

En 1486, nous avons la construction d’un couvent à Ivrée grâce à Ludovic Taglianli, seigneur de Montfort, Saint Illaire et Sivigny en Bourgogne dans un site appelé « Il pilone di S. Lorenzo », sûrement à l’extérieur de la ville. cette fondation a peut être été faite grâce aussi à Taddeo Boni d'Ivréa et Bartolomeo d'Ivrea qui étaient à la tête de la Congrégation Observante de Lombardie entre 1470 et 1490 environ. L’église a été consacrée par l’évêque Boniface Ferrero le 23 avril 1514. Le couvent et l’église furent détruit en 1544 au cours de la guerre contre la France. Les religieux se réfugièrent ensuite dans une maison dans la cité. Ivrée avait déjà plusieurs couvents mendiants dont un de franciscain conventuel, un de dominicain et un de franciscain de l’Observance fondé en 1455 qui s’ajoutait à une maison d’hospitalier de Saint Jean de Jérusalem, un prieuré de chanoine régulier de Latran et un autre prieuré dédicacé à Saint Stéphane. Il y avait aussi dans cette ville une confrérie dédicacée à Saint Nicolas Tolentin. 

 

Le couvent de Cavour, (couvent de Saint Augustin sous le vocable de Sainte Marie des Anges) Cavour est une petite ville de la région de Pignerol. Ce couvent fut fondé en 1487 par la volonté de la duchesse Blanche de Monferrat. Il était construit hors des murs de la ville. Cette duchesse va poursuivre et intensifier les fondations augustines autour de son douaire. Elle fondera ensuite un couvent à Barge (peut être avec l'aide du futur vicaire général de la Congrégation Observante de Lombardie, Gaudenzio de Barge). 

Reste du couvent de Cavour à la périphérie de la ville. l'église a été détruite dans la 2nd moitié du XX e siècle (photo E. Coux)

Reste du couvent de Cavour à la périphérie de la ville. l'église a été détruite dans la 2nd moitié du XX e siècle (photo E. Coux)

Le couvent de Ciriè (Madonna delle Grazie) est fondé en 1488 par un grand seigneur Gaspard de Provanna à l’imitation de la dévotion ducal. Ciriè est une importante châtellenie du bailliage de la Val de Suse mais situé dans le Canavese, près des vallées du Lanzo. Il semble que la famille Provanna, riche famille noble et marchande du Piémont avait prêté tellement d’argent à la Maison de Savoie qu’ils avaient reçu la gestion de cette châtellenie à perpétuité pour se rembourser. Ils étaient néanmoins fidèles à leur suzerain et le montraient en imitant leur dévotion.

 

Vers les années 1480, le Couvent d'Ermites de Saint Augustin de Cavalermaggiore qui avait été fondé au XIV e siècle par les moines du couvent de Carmagnole de la province conventuelle de Lombardie, passe à la Congrégation Observante de Lombardie. Le couvent de Carmagnole avait été fondé par l’évêque de Turin Thomas de Savoie-Achaïe, fils de Philippe de Savoie-Achaïe en 1351 (sûrement à la suite du couvent de Pignerol) ou 1387. Les moines de Carmagnole fondèrent aussi le monastère de Cherasco. Les observants vont bénéficier de la gestion d’un oratoire miraculeux dédié à la vierge (Santuario della Madonna delle Grazie qui aurait guérit un sourd en 1452).

 

Il y aura aussi d'autres couvents d'Ermites de Saint Augustin qui sont fondés. Un à Saint Dalmas de Tende, fondé en 1490 par la Congrégation Observante de Gênes (Saint Dalmas de Tende fait partie à cette époque de la principauté de Tende, indépendante de la Savoie), 

Vue du couvent de Cavallermaggiore avec le reste de son cloître (photo E. Coux)

Vue du couvent de Cavallermaggiore avec le reste de son cloître (photo E. Coux)

San Germano Vercellese, le couvent di Santa Maria della Consolazione. aurait été fondé en 1494. A la fondation contribuèrent, le Père Aurelio da Asti, le conseiller ducal Pietro Cara (originaire de San Germano) et le podestà Giovanni Francesco, seigneur d’Azeglio, Le couvent était construit hors les murs sur la route qui menait à Verceil. Sur les rive du canal « Naviglio d’Ivrea ». Un Andrea di San Germano est présent aux chapitres de 1485 (Brescia), 1488 (Bergamo), et 1491 (Bologna), Est ce que ce moine a aussi contribué à la fondation du couvent en 1494 ?

 

Nous retrouvons Aurelio d’Asti avec Frère Agostino Visconti pour la fondation de la chapelle du duc de Milan Francesco II Sforza près du sépulcre de San Agostino à Pavie. En 1539, il est aussi associé comme frère dans le couvent de San Mostiola à Pavie. Il avait la charge de Prieur de 1546 à 1547. Le couvent de San Germano a été détruit lors de la première guerre du Montferrat (1613-1618) contre les Espagnol. Il a été refondé en 1627 par le père Aurelio Corbellini et supprimé à l’époque napoléonienne (1802). C’est un très petit couvent qui avait 4 à 6 moines.

 

Nous avons aussi une fondation à Chivasso (couvent saint Nicolas de Tolentin) mais je n'ai pas pu trouver sa date de fondation. Les couvents d’Ermites de Saint Augustin sont les premiers couvents mendiants dans les villes de Barge, Vigone, Saint Dalmas de Tende, San Germano et Ciriè.

 

Le rôle de Blanche de Monferrat et de l’évêque Domenico della Rovere dans la construction de la cathédrale de Turin

Blanche de Monferrat deviendra veuve et tutrice de son fils Charles Jean Amédée (Charles II) en 1490. Son pouvoir est fragile et sa régence contestée. Elle s’impose d’abord là où est peut être la plus forte. C'est à dire entre son douaire de Carignan et la Lombardie, notamment à Turin où elle pose la première pierre de la cathédrale le 22 juillet 1491. L'architecture de cette cathédrale est d'ailleurs très proche du siège de l'Ordre de Saint Augustin à Rome tenu par la congrégation réformée de Lombardie, l'église de Santa Maria del Popolo (voir photo)

 

Le lien entre la cathédrale de Turin et l’église de Santa Maria del Popolo à Rome est l’évêque cardinal Domenico della Rovere. En effet, si il est à l’origine de la reconstruction de cet édifice à Turin en 1491, lui et son frère aîné, Christophe della Rovere avaient acheté en 1477 deux emplacements pour y construire deux chapelles funéraires dans l’église de Sainte Marie del Popolo, église que Sixte IV était en train de reconstruire de fond en comble cette année là.

Eglise Santa Maria del Popolo à Rome, église des Ermites  de Saint Augustin (photo wikipédia)

Eglise Santa Maria del Popolo à Rome, église des Ermites de Saint Augustin (photo wikipédia)

Cette intention montre surtout de la part du prélat de se présenter dans la mort de la même façon que dans sa vie. C’est à dire quelqu’un de très proche du pape à qui il doit toute sa carrière. En effet, Il aurait commencé sa carrière comme camérier dès 1473. 

 

Il a été surtout dès 1478 nommé cardinal (sous le titre de Saint Vital puis, un an après (ou en 1483) sous le titre de Saint Clément à Rome). L’ascension de Dominique de la Rovere a été tellement fulgurante et le cumul des bénéfices étaient tellement important que cela interrogea le duc de Savoie qui en 1482 écrit au pape pour le questionner au sujet d’un nouveau bénéfice en Savoie. Dominique reçu le soutien du pape et continua de cumuler des bénéfices ecclésiastiques. 

 

En 1483, il semble cependant lâcher le pape pour se ranger du côté du duc de Savoie sur une série de questions entre la papauté et le duché de Savoie. Notamment dans sa politique d’imposition des pèlerins sur le passage des ponts (contribution à leur entretien). Cela semble stratégique puisque le pape se fait vieux et l’évêque doit se ménager d’autres soutiens.

 

Dominique de la Rovere se fait construire un magnifique palais dans son fief familial de Vinovo qui est aussi tout proche de Carignan, Turin et Moncalieri, les lieux de résidence de la duchesse Blanche. 

château de Vinovo construit par Dominique de la Rovere (Photo E. Coux)

château de Vinovo construit par Dominique de la Rovere (Photo E. Coux)

En 1490, Blanche de Monferrat, la femme de Charles 1er devient la turtrice de son fils, Charles Jean Amédée (appelé par les auteurs français Charles II de Savoie). Elle fut contestée dans sa régence notamment par le grand oncle de Charles 1er, Philippe de Bresse qui prétendait au gouvernement. L’évêque de Turin qui était un proche de la duchesse l'a soutenu politiquement. Ce soutien s'est matérialisé par la reconstruction de la cathédrale de Turin. La pose de la première pierre de l'édifice en 1491 a été l'occasion pour la duchesse de s’imposer dans le paysage politique.

 

Mais le jeune duc meurt en 1496 et est enterré à Moncalieri près de Turin. Elle perd alors tout pouvoir au profit de Philippe sans terre qui devient duc sous le nom de Philippe II. Celui-ci ne profite pas beaucoup de son pouvoir puisqu’en 1497, c’est son fils Philibert II qui lui succède. Ce dernier prend pour femme Yolande-Louise de Savoie, la fille de Charles 1er et de Blanche de Monferrat.

 

Grâce à sa fille, la duchesse douairière reprendra en partie les rennes du pouvoir et imposera sa politique à la Savoie jusqu’en 1499, date à laquelle sa fille disparaît. Elle sera notamment à la tête du parti pro-Milanais et donc anti-français. Elle ne réussira pas cependant à faire échouer le projet d’alliance entre le roi de France et le duc de Savoie pour envahir le duché de Milan convoité par Louis XII au détriment des Sforza.

cathédrale de Turin de style renaissance faite sur le modèle de l'église Augustine de Rome (photo E. Coux)

cathédrale de Turin de style renaissance faite sur le modèle de l'église Augustine de Rome (photo E. Coux)

Il faut donc remarquer que la campagne de construction qui concerne les centres majeurs du duché de Savoie comme Genève, Chieri et Savigliano et le grand couvent de Carignan, se situe pendant le règne du pape Sixte IV entre 1471 et 1484. Le couvet d'Ivrea profite de cette inertie. Les couvents de Cavour, Barge voulue par la duchesse Blanche de Montferrat qui sont postérieurs le sont sur des centres mineurs qui sont autours de son douaire.

 

Ces derniers couvents sont donc des couvents bien moins stratégiques que ceux construits entre 1471 et 1484. Aux couvents de Cavour et de Barges, il faut rajouter le couvent de Cavallermaggiore, qui entre dans le contexte d'une lutte armée et politique contre le Marquis de Saluces et ses alliés les Savoie-Racconigi. Les couvents de Ciriè et San Germano Vercellese semblent avoir été construits par des familles alliées à la duchesse douairière. La fondation de Villefranche Piemont bien que tardive (1529) semble aussi rentrer dans ce cadre.

 

A ces couvents, la faction adverse semble répondre avec des fondations de moines carmes comme Racconigi et Colletto à Pignerol en 1493 et probablement les couvents de Pino Torinese en 1490 et de Jorat à Lausanne en 1497.

 

La cathédrale de Turin, un mausolée avorté ?

le duc Charles 1er a été enterré en 1489 dans le couvent franciscain conventuel de la ville de Pignerol. Nous pouvons nous interroger sur ce choix alors que son frère aîné, le duc Philibert 1er a été enterré dans le mausolée traditionnel de la Maison de Savoie à Hautecombe. Ce ne sera pas le dernier puisque le duc Philippe II se fera aussi enterrer à Hautecombe en 1497.

 

Pignerol est encore à cette époque une assez grande ville bien qu’elle ait été supplantée par Turin depuis le premier tiers du XV e siècle comme capitale politique, économique, et culturelle du Piémont. A cette date, cette ville était un des épicentres de la lutte contre les hérétiques Vaudois. Elle est aussi proche du marquisat de Saluces que le duc de Savoie avait essayé de conquérir. Mais cela ne justifie pas cet enterrement à cet endroit.

Description du couvent franciscain de Pignerol (disparu) (Photo E. Coux)

Description du couvent franciscain de Pignerol (disparu) (Photo E. Coux)

Nous pouvons penser à une continuation de la tradition des Savoie-Achaïe princes du Piémont dont le couvent franciscain de Pignerol est le mausolée. Il faut aussi avoir en tête que Sixte IV a été avant d’être pape, le général des Franciscains. Il semble d’ailleurs avoir plutôt favorisé les franciscains conventuels que les franciscains Observants (il a fait sa carrière chez les conventuels). Mais, les liens entre le duc et le Pape n’étaient pas suffisamment proches.

 

L’enterrement dans ce couvent ressemble plutôt tout simplement à une solution d’attente pour une sépulture dans un autre endroit. Une solution provisoire qui est devenue définitive. c’est en effet dans cette ville que le duc Charles 1er est mort.

 

Nous remarquons aussi que la famille du duc Charles 1er, sa femme et son fils n'est pas non plus enterrée dans la nécropole d’Hautecombe. Et que ces sépultures sont éparpillées entre Pignerol, Carignan (Blanche de Montferrat, femme de Charles 1er) et Moncalieri (Charles-Giovanni-Amédée fils de Charles 1er, duc de 1490 à 1496).

 

Si nous regardons de plus près, la dispersion des sépultures de la famille ducale se trouve en réalité dans une aire limitée qui a comme centre Carignan le douaire de Blanche de Montferrat et son lieu de sépulture. Est ce que Carignan avait été envisagé comme un futur mausolée de la Maison de Savoie ? Ou est ce que c’était déjà et plutôt la cathédrale de Turin qui avait été envisagée pour être le nouveau mausolée de la Maison de Savoie ?

 

Cette cathédrale le deviendra en 1580 avec Emmanuel-Philibert puis en 1675 avec le duc Charles Emmanuel II. Pourquoi donc n’abrite-elle pas les dépouilles de Charles 1er, Blanche de Monferrat et de Charles-Giovanni-Amédée ?

 

En 1496, à la mort de ce dernier, la cathédrale n’est pas encore terminée. Il se peut alors que la sépulture de Charles-Giovanni-Amédée à Moncalieri soit à l’origine un lieu de sépulture provisoire. Comme celle de Charles 1er à Pignerol. La cathédrale est commencée un an seulement après la mort du duc Charles 1er ce qui pourrait induire une cause de sa construction. 

La vierge entre Saint François d'Assise et Saint Nicolas Tolentin, dans l'ancienne église conventuelle de Cavallermaggiore (Photo E. Coux)

La vierge entre Saint François d'Assise et Saint Nicolas Tolentin, dans l'ancienne église conventuelle de Cavallermaggiore (Photo E. Coux)

Un indice nous est donné avec la localisation du Saint Suaire, une des reliques les plus importantes de la chrétienté qui fut acquise par le duc Louis de Savoie pour son mausolée du couvent franciscain de Rives à Genève. Après la mort de ce duc, le nouveau duc Amédée IX la transporta dans la chapelle castrale du château de Chambéry en 1467. Ce transport qui s’accompagna de l’élévation de cette chapelle au rang de collégiale la même année suggère qu’Amédée IX et Yolande de Valois sa femme voulait peut être créer une nouvelle nécropole ducale dans cette chapelle. La construction d’un clocher pour cette chapelle allait aussi dans ce sens et était peut être aussi le début de futurs travaux d’agrandissement de la chapelle qui finalement n’eurent jamais lieu.

 

La sépulture du duc et de la duchesse à Verceil indique une situation intérieure très difficile dans le duché de Savoie où ils ne contrôlait en réalité que la partie à l’Est des Alpes du duché de Savoie. Cela nous explique aussi le déséquilibre de fondations des Ermites de Saint Augustins entre les deux parties des Alpes. La fondation du couvent de Genève en 1480 signe peut être une amélioration de la situation. Néanmoins, la Sainte Chapelle de Chambéry n’aura pas été transformée en nécropole et Philibert 1er sera enterré en 1482, comme ses ancêtres, à Hautecombe. Nous pouvons nous interroger sur le fait qu’il n’ait pas été enterré à Genève comme le duc Louis ?

 

La réponse peut se trouver dans un inventaire de la Sainte Chapelle de 1483 qui cite le Saint Suaire. La présence de cette relique indique que ce projet ne devait pas être abandonné complètement mais la jeunesse du duc et les difficultés du duché de Savoie ont sûrement mis en suspension le projet d’Amédée IX et Yolande de Valois. 

fresque (probalement XVII e siècle) sur la vie de Saint Nicolas Tolentin dans le cloître du couvent de Cavallermaggiore (Photo E. Coux)

fresque (probalement XVII e siècle) sur la vie de Saint Nicolas Tolentin dans le cloître du couvent de Cavallermaggiore (Photo E. Coux)

Mais, en 1498, ce linceul est attesté à Turin. La présence du Saint Suaire dans cette ville corrobore la volonté de créer un mausolée ducal dans cette ville en relation avec la reconstruction de la cathédrale. L’émergence d’un mausolée à Turin nous est aussi donné par les sépultures dans cette ville de trois membres importants de la Maison de Savoie entre 1480 et sa reconstruction en 1491 : Jean-Louis de Savoie évêque de Genève, fils du duc Louis en juillet 1482, Jacques-Louis de Savoie, fils d’Amédée IX en juillet 1485 à l’âge de 15 ans et François de Savoie, autre fils du duc Louis, archevêque d’Auch et aussi évêque de Genève (1482-1490) en octobre 1490 ou mai 1491.

 

La présence du Saint Suaire dans l’église des franciscains conventuels de Chambéry en 1502 nous montre que ce projet est abandonné à cette date. La translation vers la Sainte Chapelle semble être une réactivation du vieux projet d’Amédée IX et Yolande de Valois. Il faut cependant s’interroger sur la présence de cette relique chez les franciscains de Chambéry et sur la dimension extraordinaire de leur église. N’y avait il pas une volonté de concurrencer Genève et Turin dans la réalisation d’un mausolée ducal ?

 

Le retour du Saint Suaire à Chambéry entre 1498 et 1502 correspond aussi à la perte de pouvoir de la duchesse douairière Blanche de Monferrat suite à la mort de sa fille en septembre 1499. L’abandon du projet de mausolée ducal à Turin peut être aussi le résultat de l’accumulation de cet évènement avec une conséquence de la rivalité entre les villes de Pignerol et de Turin qui se disputaient le leadership de l’administration Piémontaise. La ville de Pignerol n’aurait jamais voulue se séparer de la dépouille du duc Charles 1er. Elle chercha même en 1496 à rapatrier la dépouille de son fils Charles-Giovanni-Amédée.

 

Avant même le retour du Saint Suaire à Chambéry, le duc Philippe se fera enterrer dans le vieux mausolée d’Hautecombe en 1497 dans la lignée de Philibert 1er ce qui confirmera l'échec de Turin. Et son fils Philibert II le sera dans l’église de Brou en 1504. 

église du couvent des Ermites de Saint Augustin de Brou sous le vocable de Saint Nicolas de Tolentin à Bourg en Bresse (Photo E. Coux)

église du couvent des Ermites de Saint Augustin de Brou sous le vocable de Saint Nicolas de Tolentin à Bourg en Bresse (Photo E. Coux)

3- Le couvent de Brou et Marguerite d’Autriche

Bourg-en-Bresse était comme Genève, Chieri et Turin, une ville à l’origine avec deux couvents mendiants (hommes), un de franciscain conventuel fondé par Amédée VI en 1356 et un autre de dominicain, fondé par Amédée VIII en 1418. Ce troisième couvent mendiant d'hommes rajoutait du prestige à la ville. 

 

La nouvelle femme de Philibert II est la fille de l’Empereur Maximilien de Habsbourg. L’origine de ce mariage est encore une énigme. Pourtant, Il semble que ce soit le clan de Blanche de Monferrat favorable aux Sforza qui ait imposé ce choix au duc en 1501. Les liens entre Maximilien et les Sforza ont été renforcés après son mariage avec Blanche-Marie Sforza en 1494.

 

Marguerite d’Autriche, d’ailleurs, influença la politique ducale contre une alliance française. Elle s’imposa aussi devant le demi-frère de Philibert, le Bâtard René de Savoie et réussit à l’évincer. Mais en 1504, elle se retrouve veuve et doit se battre pour conserver son douaire contre son beau-frère le nouveau duc, Charles III.

 

En 1505, Marguerite d’Autriche prendra la décision de reconstruire le prieuré de Brou et de le transformer en couvent de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin de la congrégation réformée de Lombardie avec une église sous le vocable de Saint Nicolas Tolentin. 

Saint Nicolas Tolentin, façade de l'église de Brou (Photo E. Coux)

Saint Nicolas Tolentin, façade de l'église de Brou (Photo E. Coux)

Ce choix est à mettre en parallèle avec la dévotion de Marguerite d’Autriche. Elle est elle-même une tertiaire franciscaine. Le choix de Saint Nicolas Tolentin est comme nous l’avons vu, très proche de celui de Saint Bernardin de Sienne. Il entre dans une tradition voisine de l’Observance franciscaine et conforme aux fondations savoyardes de cette époque qui se partagent entre l’Observance franciscaine et les couvents augustins de la congrégation de Lombardie.

 

Il n’avait pas échappé non plus à Marguerite d’Autriche que Blanche de Montferrat avait renforcé son douaire grâce aux couvents des Ermites de Saint Augustin à Carignan et dans ses alentours. Elle était depuis septembre 1504 dans le même cas qu'elle. C’est seulement à la suite de la mort de son frère, Philippe le Beau, en septembre 1506, qu’elle va devenir régente des Pays-Bas et de la Franche-Comté et qu’elle va assumer de nouveau, un important rôle politique. Entre ces deux dates, elle est au creux de la vague et la construction d’un couvent autour de la ville principale de son douaire, à Bourg en Bresse, va lui permettre de maintenir un îlot de pouvoir sur cette ville. 

 

Marguerite d’Autriche avait pu voir récemment le couvent de Carignan puisqu’elle avait assisté dans cette ville, le 18 février 1504 au mariage de Laurent de Gorrevod avec la fille de Hugues de la Pallu. Ce mariage avait donné lieu à beaucoup de festivités notamment un tournois dans lequel avait participé le duc de Savoie Philibert II. Y assistait évidemment la noblesse mais aussi la douairière Blanche de Monferrat.

 

De plus la dynamique envers les Ermites de Saint Augustin était toujours vivace en Savoie comme en témoigne l’agrandissement du couvent de Genève depuis 1495, dans la principale ville du duché de Savoie. Le bâtard René de Savoie y avait aussi fondé une chapelle en 1494 devenue rapidement célèbre.

Vitrail représentant Laurent de Gorrevod présenté par son intercesseur, Saint Laurent, chapelle de Gorrevod à Brou (photo E. Coux)

Vitrail représentant Laurent de Gorrevod présenté par son intercesseur, Saint Laurent, chapelle de Gorrevod à Brou (photo E. Coux)

Maison du Grand Bâtard de Savoie, René de Savoie à Carignan. Il était le fruit d'une liaison entre Philippe de Bresse et une habitante de la ville de Carignan.(Photo E. Coux)

Maison du Grand Bâtard de Savoie, René de Savoie à Carignan. Il était le fruit d'une liaison entre Philippe de Bresse et une habitante de la ville de Carignan.(Photo E. Coux)

Brou, le vœux de Marguerite de Bourbon :

Marguerite d’Autriche prend donc le prétexte de réaliser enfin un vœux qu’aurait fait sa belle mère, Marguerite de Bourbon de créer un couvent augustin de la congrégation de Lombardie pour remplacer les bénédictins à Brou. Ce vœux aurait été fait entre 1480 et 1483 (dates entre l’accident de Philippe et la mort de Marguerite de Bourbon). Il correspond au règne du Pape Sixte IV, pape qui fait la promotion des Augustins comme nous l’avons vu. Ce qui laisse à penser que ce vœux a été possible. C’est d’autant plus possible qu’un couvent de cet Ordre vient d’être fondé à Genève à cette date. Qu’est ce qui en a alors freiné la réalisation ? Mettons de côté tout d’abord l’aspect financier qui est un point important et concentrons nous sur les enjeux politiques.

 

Un des principales freins a pu être la construction d’un couvent de Clarisse qui est fondé à Bourg en Bresse entre 1480 et 1484. Ce lap de temps peut souligner la difficulté politique pour imposer cet Ordre, soit vis à vis de la commune de Bourg en Bresse, soit vis à vis d’autres acteurs politiques, soit dans une concurrence avec Marguerite de Bourbon qui veut fonder un couvent d'Ermites de Saint Augustin exactement à la même époque. Le lieu de ce couvent peut aussi nous poser des questions : dans le château ducal qui est aussi le palais de Philippe de Bresse. De plus, entre 1478 et 1483, le duché de Savoie est en froid avec le Pape Sixte IV ce qui a été un frein supplémentaire à la fondation d’un couvent augustin.

Vitrail montrant Marguerite et Philibert de Savoie priant la vierge couronnée, église de Brou (photo E. Coux)

Vitrail montrant Marguerite et Philibert de Savoie priant la vierge couronnée, église de Brou (photo E. Coux)

Une architecture politique :

Revenons à Marguerite d’Autriche. Nous pouvons souligner sa réactivité : au printemps 1505, elle sollicite l’appui de son père qui est empereur du Saint Empire et donc suzerain du duc de Savoie pour la maintenir dans le gouvernement de son douaire. Le 10 mars 1505, une bulle du pape Jules II autorise le transfert de l’autorité paroissiale de Brou à Notre Dame en centre ville. C’est le résultat de mois d’efforts et de négociations.

 

Dès 1505, des moines Augustins viennent à Bourg en Bresse et à Brou préparer le terrain mais il faudra attendre le 16 juillet 1506 pour avoir la bulle du pape qui supprime le prieuré bénédictin de Brou et autorise la construction à sa place d’un couvent de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin de la congrégation réformée de Lombardie. De ce fait, dès 1506, sept moines peuvent déjà venir, ce qui veut dire que certains logements sont déjà construits. Parmi ces moines, un « Justin de Thonon » provient peut être du monastère de Thonon, fondé par Amédée VIII. Ce qui indique que ce monastère a été rattaché à la congrégation réformée de Lombardie. 

 

Dans le contexte géopolitique européen, ce vocable et le choix de cet Ordre ressemble à une alliance avec les Sforza dont le duc, à cette époque, croupi dans les geôles du donjon de Loches en France. Le Milanais est en depuis le début du XVI e siècle, une possession du roi de France Louis XII qui se dit en être hériter par Valentine Visconti. En effet, le roi de France est plus légitime que la descendance d’une bâtarde des Visconti. Et il a eu la force des armes. 

Complainte du Christ-mort en terre-cuite provenant du couvent de Ciriè dans le Piémont. Cette mise au tombeau rappelle que Bourg-en-Bresse en possédait une magnifique dans le couvent des Cordeliers de la ville (photo E. Coux)

Complainte du Christ-mort en terre-cuite provenant du couvent de Ciriè dans le Piémont. Cette mise au tombeau rappelle que Bourg-en-Bresse en possédait une magnifique dans le couvent des Cordeliers de la ville (photo E. Coux)

Il faut en effet revenir à la deuxième guerre d’Italie, celle du roi de France Louis XII contre le duc de Milan. Pour attaquer la Lombardie, le roi de France avait besoin de passer par les états du duc de Savoie. Dans ce cadre, il fit une alliance avec lui en 1499. La mise en place de cette alliance n’a pas été simple. Elle a été le fruit du travail du parti pro-français représenté par le comte Louis de Seyssel-le Chambre et René grand bâtard de Savoie et demi-frère du duc, contre le parti favorable au duc de Milan.

 

Ce parti était lui représenté par la duchesse douairière Blanche de Monferrat. Cette dernière avait un appui fort auprès du duc puisque sa propre fille, Yolande-Louise de Savoie était mariée à Philibert II. Nous pouvons donc nous interroger sur la mort de la jeune duchesse de Savoie, le 12 septembre 1499 à peine un mois après le début de l’invasion française du milanais. Surtout que cette mort ôtait tout poids politique à la duchesse douairière qui n’avait plus aucun moyen pour influencer le duc de Savoie.

 

Dans ce contexte, il est facile d’émettre l’hypothèse que le remariage du duc de Savoie avec Marguerite d’Autriche ait été l’œuvre du clan pro-milanais incarné par Blanche de Monferrat ; de voir aussi que les conseillers de Marguerite d’Autriche vont être les successeurs de ceux de Blanche de Monferrat comme Laurent et Louis de Gorrevod qui sont les petits neveux d’Etienne de Morel. Ce dernier qui avait été un conseiller de la régente Blanche de Monferrat était aussi d’origine franc-comtoise, une terre des Habsbourg. Louis Gorrevod « héritera » d’Étienne de Morel l’abbaye d’Ambronay et le siège du diocèse de Maurienne

Tableau de la vierge entre Saint Augustin et Saint Nicolas Tolentin provenant du couvent de Ciriè (photo E. Coux)

Tableau de la vierge entre Saint Augustin et Saint Nicolas Tolentin provenant du couvent de Ciriè (photo E. Coux)

Une affirmation dans la politique intérieur du duché de Savoie

Les deux clans s’étaient déjà affrontés comme en 1491 quand Blanche de Monferrat alors régente, refusa le siège épiscopal à Charles de Seyssel. Cela déclencha une guerre entre elle et Louis de Seyssel-la-Chambre qu’il perdit (bataille de Chancy). Mais, après un exil et une confiscation de tous ces biens, il revint rapidement en grâce en Savoie grâce à l’appui du roi de France Charles VIII qui avait besoin de passer les Alpes pour guerroyer à Naples.

 

Il est intéressant de remarquer que la famille de Seyssel-la-Chambre avait reconstruit peut être entre 1466 et 1480 le couvent des Carmes de la ville de la Rochette fondé en 1330 par la famille homonyme ancêtre des Seyssel-la-Chambre de manière à en faire un mausolée familiale. L’église du couvent était devenue une abbatiale immense de 72 mètres de longueur. Ces dimensions la rapprochait des plus grands édifices de cultes du duché de Savoie. Ce couvent devait surtout montrer la puissance acquise par cette famille apparentée aux rois de France et aux ducs de Savoie.

 

En 1497 et 1517, Louis de Seyssel-la-Chambre va embellir l’abbatiale des Carmes de la Rochette avec la construction de somptueuses stalles (qui sont toujours visibles), Il s’était fait faire un magnifique tombeau de marbre noir entouré de statues en marbre blanc des quatre vertus cardinales, des douze apôtres et de plusieurs génies symboliques avec son gisant et celui de ces deux femmes. Ces gisants ont été détruits pendant la révolution mais il reste des fragments de triptyque qui semblent bien être celui du retable central. 

partie de triptyque commandé par Louis de Seyssel-la Chambre (photo E. Coux)

partie de triptyque commandé par Louis de Seyssel-la Chambre (photo E. Coux)

Le rôle politique du couvent des Carmes à la Rochette ne peut être négligé. C’est un couvent très vaste comme nous l’avons dit, mais aussi proche de Chambéry, la capitale du duché de Savoie. De ce fait, il pouvait avoir une influence sur une partie de l’administration savoyarde. D’autant plus que traditionnellement les Seyssel et Seyssel-la-Chambre avaient réussit à avoir le poste de « châtelain » et « capitaine » de la place de Chambéry. Gabriel de Seyssel, frère de Charles de Seyssel que nous avons vu plus haut, cumula cette charge avec celui d’Aiguebelle (tenu auparavant par Aymon et Louis de la Chambre-Seyssel) et de Rumilly. Il est mentionné dans ces fonctions en 1473 puis confirmé encore en 1479 puis en 1482. Louis de Seyssel-la-Chambre avait lui, la charge de châtelain de la Tarentaise. Son fils cumula cette charge avec celle de châtelain d’Aiguebelle.

 

Cette puissance s’ajoutait aux nombreuses possessions de la famille (une partie de la Maurienne, du Val Gelon, la seigneurie d’Aix-les-Bains, des terres en Dauphiné, en Bresse, ….) et se reflétait dans les fondations religieuses (le couvent franciscain de la Chambre et quatre collégiales qui seront fondées entre 1513 et 1515, les collégiales de Meximieux (Ain), Aix-les-bains, Saint-Marcel-de-la-Chambre et Saint-Anne-de-Chamoux). Le couvent des Carmes semble être par son emplacement et ses dimensions, l’épicentre symbolique de ces fondations religieuses.

 

C’est peut être dans ce cadre qu’il faut voir l’absence de fondation de couvent d’Ermites de Saint Augustin autour de Chambéry et de Rumilly. Cet Ordre représentait en outre le couvent fondé par les Miolans, ennemis traditionnels des Seyssel-la-Chambre à la fin du XV e siècle

 

Ce couvent était aussi un contre-pouvoir à l’évêque de Maurienne qui était à cette époque Etienne de Morel puis Louis de Gorrevod, des hommes favorables aux duchesses Blanche de Monferrat et Marguerite d’Autriche.

 

Une concurrence entre vastes églises

Une aussi vaste église se trouva être de fait en concurrence avec les mausolées princiers des ducs de Savoie. L’abbatiale d’Hautecombe avec sa cinquantaine de mètres de longueur et l’église des franciscains de Rives à Genève se trouvèrent être plus petits que l’église des Carmes de la Rochette. Quand à l’abbatiale luxueuse de Ripaille, elle n’était pas allée au-delà de ses fondations. Elle ne devait de toute façon pas non plus dépasser les cinquante cinq mètres de long. 

Choeur de l'église des Carmes à la Rochette, vestige de l'abbatiale des Carmes (photo E. Coux)

Choeur de l'église des Carmes à la Rochette, vestige de l'abbatiale des Carmes (photo E. Coux)

Un autre couvent de Carme allait être fondé en 1497, dans le Jorat (banlieue de Lausanne) par l’évêque Aymon de Montfalcon (1491-1517). Cette fondation assez atypique pour le duché de Savoie nous interroge sur les liens possibles entre cet évêque et les seigneurs de Seyssel-la-Chambre ; liens qui ont pu être renforcés par la tendance philo-française du prélat.  Aymon de Monfalcon va surtout agrandir sa cathédrale, peut être entre 1504 et 1517, qui, avec ses 110 mètres devient le plus grand édifice, et de loin, du duché de Savoie.

 

Un autre chantier est aussi en cour dans cette fin du XV e siècle, celui de la cathédrale de Mondovi dans le Sud du duché de Savoie. Le luxe de cet édifice devait refléter l’envie d’indépendance des habitants de cette ville.

 

Enfin, une dernière église de ce fait peut attirer notre attention : la nouvelle collégiale de Saluces construite par le Marquis de Saluce entre 1491 et 1501 dans le but de s’émanciper de la domination spirituelle de Turin. Rappelons nous que le Marquis de Saluces avait été en conflit contre le duc de Savoie Charles 1er. Ce conflit a commencé curieusement après 1483 qui est la date de l’élévation de la paroissiale de Saluce en collégiale. L’église construite après 1491 est la plus vaste du Piémont et elle sera élevée au rang de cathédrale en 1511 au détriment du siège turinois, atteignant donc son but.

 

Dans ce contexte, il était compréhensible que les ducs de Savoie réagissent. C’est donc aussi dans le cadre de cette concurrence intérieure que Blanche de Monferrat fit reconstruire la cathédrale de Turin et que Marguerite éleva son magnifique mausolée. 

Le portail de Montfalcon est l'élément artistique le plus impressionnant de l'agrandissement que ce prélat fit faire. Son blason est répété plusieurs fois dans cet agrandissement (photo E. Coux)

Le portail de Montfalcon est l'élément artistique le plus impressionnant de l'agrandissement que ce prélat fit faire. Son blason est répété plusieurs fois dans cet agrandissement (photo E. Coux)

Une alliance avec le Pape Jules II

La fondation d'un couvent d'Ermites de Saint Augustin ressemble aussi à une alliance avec le Pape Jules II (1503-1513) qui est le neveu du pape Sixte IV; un rappel de la politique en faveur des Augustins de la congrégation de Lombardie de Sixte IV.  Le pape Jules II fera partie de toutes les combinaisons stratégico-militaires de Marguerite d'Autriche notamment dans son plan d'invasion de la France avec les anglais en 1513.  Rappelons nous aussi que Jules II est un ennemi personnel du cardinal Georges d’Amboise, premier ministre de France, à qui il a pris la tiare en 1503.

 

Un parallèle peut être fait avec le couvent des Ermites de Saint Augustin de Lyon qui est avant 1515 dans le même diocèse que celui de Bourg-en-Bresse. Ce vieux couvent fondé par l’archevêque Pierre de Savoie au XIV e siècle vivotait. Et son église, qui avait été reconstruite en 1454 était encore de petite dimension. Mais, en 1506, était joué à Lyon à la place des Terreaux la vie de Saint Nicolas de Tolentin. Cette « pièce » fut organisée par les moines Ermites de Saint Augustin de Lyon. La même année, grâce à la libéralité de l’archevêque de Lyon François de Rohan et du chapitre, leur église conventuelle fut reconstruite dans de plus majestueuses proportions. Elle devint à partir de là un lieu prestigieux d’inhumation et plusieurs confréries y construisirent leurs chapelles.

 

L’archevêque de Lyon avait en plus choisit comme suppléant, Guichard de Lessart, évêque « in partibus » d’Hieropolis qui était surtout un Ermite de Saint Augustin.

 

Nous pouvons nous interroger sur le fait qu’un archevêque dont la famille doit presque tout au roi de France ait favorisé les Ermites de Saint Augustin presque la même année que la fondation de Brou. L’archevêque François de Rohan est le fils du Marechal de Gié, Pierre de Rohan. Ce dernier, même si il arrive aux plus hautes fonctions de l’état, va entre 1504 et 1506 connaître une sorte de disgrâce qui a faillit même lui coûter la vie. Cette disgrâce a été le résultat d’un complot contre lui, fomenté par le Cardinal Georges d’Amboise et la reine Anne de Bretagne.

 

Il se pourrait alors que l’archevêque de Lyon, qui rentre en fonction à cette époque, en 1506, souhaite diversifier ses alliances et se rapprocher du Pape et de Marguerite d’Autriche. Celle-ci est en effet l’ennemie personnelle d’Anne de Bretagne, et Jules II, celui du Cardinal d’Amboise.

 

C’est en 1512 que Louis XII, transporta à Lyon, dans le couvent des Ermites de Saint Augustin l’assemblée des prélats convoqués à Milan. L’enjeu semble en avoir été un bras de fer avec le pape Jules II qui eu comme conséquence de mettre le royaume de France en interdit

Prise de l'habit de Saint Nicolas Tolentin, fresque du couvent de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

Prise de l'habit de Saint Nicolas Tolentin, fresque du couvent de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

Si Brou est à l’origine prévu pour être un monastère normal, il prendra de l’importance en taille et en prestige au fur et à mesure de l'augmentation de la puissance financière et politique de Marguerite d’Autriche. En plus, la suite de la bataille de Ravenne où les français doivent évacuer la Lombardie en 1512 décida la princesse a encore augmenter la dimension de son église et de son couvent. 

 

Une union entre les Congrégations réformées de Saxe et celle de Lombardie

Un évènement peut aussi avoir influencé le choix de Marguerite d’Autriche dans le choix des Ermites de Saint Augustin de la Congrégation de Lombardie : c’est le rapprochement de la nouvelle congrégation observante de Saxe crée en 1438 et la puissante congrégation de Lombardie. Les deux congrégations signèrent une union des congrégations lors du chapitre général de la congrégation de Lombardie à Verceil en 1505. Le père N. Resler avait été mandaté par le chapitre de Nuremberg au chapitre de Lombardie à Verceil avec les pleins pouvoirs. Cette union n’était pas une dépendance d’une congrégation vis à vis de l’autre mais une association.

 

La congrégation de Saxe s’était formée avec les principaux couvents d’Allemagne et douze autres en Bavière grâce à Simon Lindmer et André Prolés. Ces couvents obtinrent des souverains pontifs et surtout d’Alexandre VI de nombreux privilèges et exemptions. Ils tinrent un premier chapitre à Nuremberg en 1492 où ils dressèrent des constitutions différentes que celles des Ermites de Saint Augustin conventuels.

 

En 1503, Jules II les soustrayait définitivement de la juridiction du général de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin. Il les soumit à celle du doyen de Colmar et du Prévôt de Sainte Marguerite. Leur union avec la congrégation réformée de Lombardie en 1505 avait pour but de se servir de leur procureur en cour de Rome et de jouir de leurs privilèges. En 1506, Jules II commit les archevêques de Salzbourg, Mayence et Magdebourg pour l’exécution de son bref. Le premier général de cette congrégation fut le Père Jean Staupitius (Staupitz).

Tableau de Saint Augustin et Sainte Monique recontrant la vierge, trois dévotions des Ermites de Saint Augustin, église conventuelle de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

Tableau de Saint Augustin et Sainte Monique recontrant la vierge, trois dévotions des Ermites de Saint Augustin, église conventuelle de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

En plaçant son couvent sous la congrégation de Lombardie, Marguerite d’Autriche le plaçait aussi sous la congrégation de Saxe. Cela avait plusieurs portées symboliques. Son père Maximilien était évidemment l’Empereur du Saint Empire dont le noyau dur est la Germanie, mais aussi la Maison de Savoie se disait aussi descendre de la Maison de Saxe grâce à Bérold de Saxe.

 

Le personnage de Bérold était une invention du chroniqueur Cabaret vers les années 1417 lorsque fut rédigée les « Chronique de Savoie » commandées par Amédée VIII. Cette invention était une bonne manière de renforcer des liens avec l’Empire en se créant un ancêtre commun. Les armes de Saxe feront ensuite partie intégrante du blason du duc Emmanuel-Philibert, filleul de Marguerite d’Autriche. Et enfin, cela rappelait que le diocèse de Lyon où se trouvait Bourg-en-Bresse était auparavant une terre d’Empire.

 

L’union de ces congrégations coïncide tellement avec les premières démarches de la fondation de Brou que l’on ne peut croire à un simple hasard.

 

Les liens avec Marguerite d’Autriche se renforcent quand certains couvents des Pays-Bas se séparèrent de la province Ermite de Saint Augustin conventuelle de Belgique pour entrer dans celle de Saxe comme ceux de Cologne, d’Enckhuizen et de Harlem en 1509, une fois la duchesse douairière en charge du gouvernement de ce pays . D’autres couvent de ce pays firent peut être partie de la congrégation de Saxe comme Middelbourg, Dordrecht. La congrégation de Saxe fonda en outre un couvent dans la ville très dynamique d’Anvers en 1514.

vue de l'abside du couvent de Brou (Photo E. Coux)

vue de l'abside du couvent de Brou (Photo E. Coux)

Brou, un palais monastère :

1512 est aussi l’année où elle abandonne la construction d’un palais personnel au Nord de l’église abbatiale. Ce choix est dicté aussi bien par des critères techniques pour agrandir l’église du couvent vers le Nord que la lucidité de Marguerite qui compte en réalité rester vivre dans les Pays-Bas. Elle se contentera seulement d’un appartement personnel plus modeste au sein des bâtiments conventuels.

 

Nous pouvons remarquer que cette association, d’un palais avec un couvent, trouvera son apogée à la fois dans le palais de son petit neveu Philippe II à l’Escorial, mais aussi dans le duché de Savoie avec le sanctuaire de Vicoforte voulue par Charles Emmanuel 1er en 1595, à l’image de l’Escorial, et surtout dans le palais royal de Turin ensemble voulu par Emmanuel-Philibert dont Marguerite était la marraine. Le Palais Royal de Turin peut être pris comme la continuation de l’œuvre de Blanche de Monferrat puisque la cathédrale deviendra réellement, à partir de cette époque, le nouveau mausolée de la Maison de Savoie.

 

Mais Marguerite d’Autriche n’était pas non plus l’inventrice de ce concept. Son père, Maximilien s’était fait construire un immense complexe funéraire qui sera relégué dans la Hofkirche à Innsbruck dans le Tyrol. A l’origine, Maximilien prévoyait un agrandissement de la cathédrale de Wiener Neustadt en Basse-Autriche pour y loger son cénotaphe et son impressionnante collection de sculptures. Cette cathédrale est située dans le château homonyme, qui a été aussi le palais de Maximilien. La cathédrale est simplement l’ancienne chapelle castrale du château. Même si elle n'a pas été agrandie comme l'aurait voulue Maximilien; elle est quand même de notable dimension. Nous retrouvons certains éléments de Wiener Neustadt dans la basilique de Brou comme la collections de blasons qui sont à Brou sur les verrières.  

Le château et la chapelle-cathédrale de Wiener Neustadt en Autriche (Photo Wikipedia)

Le château et la chapelle-cathédrale de Wiener Neustadt en Autriche (Photo Wikipedia)

En Savoie, entre 1451 et 1465, le duc Louis et la duchesse Anne de Chypre avait fait du couvent franciscain de la ville de Genève, leur habitation principale. Ils pouvaient ainsi fusionner leurs fonctions de souverains et de tertiaires franciscains. Le couple ducal construira dans l’église conventuelle une luxueuse chapelle qui devait servir de nouveau mausolée dynastique en remplacement du monastère rural d’Hautecombe sur les bord du lac du Bourget. Ce complexe monastico-palatial était déjà plus important que le couvent proprement dit puisqu’il incluait l’hôtel voisin de Guillaume de Bolomier ; hôtel qui avait été confisqué à la famille de Bolomier suite à la disgrâce de l’ancien chancelier. L’église des franciscains avait été aussi embellie par les florentins puisque c’était à Genève aussi leur église.

 

Le couple ducal avait aussi acheté la relique du Saint Suaire pour donner à l’ensemble une puissante attraction religieuse. L’ensemble était donc un complexe assez important avec deux cloîtres qui finalement répondaient plus à des fonctions palatiales et administratives que monastiques (un cloître privé pour les moines et la famille du duc et un cloître semi-publique pour l’administration). Nous pouvons aussi faire un parallèle entre ce couvent et celui de Brou avec ses trois cloîtres dont deux principaux (et un troisième réservé à l'intendance). C’est aussi devant ce palais-monastère, à Genève, que se sont déroulées les états généraux de Savoie en 1462, ce qui confirme la fonction de ce lieu dont il ne reste malheureusement rien.

 

Mais le palais-monastère de Louis à Genève était lui-aussi en quelque sorte influencé par le palais-ermitage de Ripaille qu’Amédée VIII avait fait construire pour sa retraite et par le palais d’Aymon le Pacifique accolé au monastère d’Hautecombe. Cependant, ces deux derniers exemples sont ruraux alors que les palais de Louis et de Maximilien d’Autriche sont urbains.

 

Il est incroyable de voir le croisement des influences puisque le complexe de Brou correspond plus au palais monastère de Genève du duc Louis qu’au Wiener Neustadt de Maximilien, qui lui, semble avoir influencé le complexe du palais royal de Turin lié à sa cathédrale. 

une partie du compexe de la zone de commandement de Turin avec Le palais Royal, accolé à la cathédrale San Giovanni et le palais Madame qui était relié à la fin du XVI e siècle par une aile au palais royal (Photo E. Coux)

une partie du compexe de la zone de commandement de Turin avec Le palais Royal, accolé à la cathédrale San Giovanni et le palais Madame qui était relié à la fin du XVI e siècle par une aile au palais royal (Photo E. Coux)

Le Saint Suaire :

La dévotion de Marguerite d’Autriche envers le Saint Suaire est un autre un point de convergence avec le duc Louis et la duchesse Anne de Chypre. C’est pendant qu’elle est encore mariée avec Philibert II que se déroule la translation du Saint Suaire de l’église des franciscains conventuels de la ville de Chambéry vers la chapelle castrale du château de Chambéry le 11 juin 1502. Sont présent à cette cérémonie Philibert, Marguerite et plusieurs membres de la haute noblesse. Par la suite, la souveraine montrera une grande dévotion envers cette relique. Un évènement cependant nous interroge. La Bulle du 9 mai 1506 du pape Jules II qui instituera une fête dédiée à la relique, mais surtout qui instituera le lieu officiel de la relique dans l’actuelle Sainte Chapelle. Cette bulle semble se superposer sans raison à l’évènement de 1502 où la translation officielle de la relique aurait normalement largement suffit à entériner le lieu de résidence de la relique.

 

Il semble au contraire, que la relique, hors du contrôle des moines franciscains s’est baladée un peu partout au gré des envies de la famille du souverain. Et pire, qu’elle a subit la volonté d’accaparement des différentes branches de la famille : de celle de Marguerite d’Autriche et de la mère du duc de Savoie. Un indice nous est donné par le fait que la relique se trouve entre Billiat (en Michaille, dans le Bugey, près de Bellegarde) et Bourg-en-Bresse entre ces deux dates ; entre le château du douaire de la mère du duc Charles III, Claudine de Brosse, seconde épouse et donc belle-mère de feu Philibert II à Billiat dans le Bugey et le douaire de Marguerite d’Autriche à Bourg-en-Bresse.

 

En effet, le 14 avril 1503, le Saint Suaire est montré à la Halle de Bourg-en-Bresse pour la venue de Philippe de Beau, frère de Marguerite d’Autriche et en octobre 1505, nous avons une lettre de Claude Brosse de Bretagne invitant Marguerite d’Autriche à venir voir le Saint Suaire à Billiat. 

 

Il est possible que Marguerite d’Autriche aie cherché à garder la relique après son veuvage et qu'il y ait eu une rivalité pour sa garde avec Claude Brosse de Bretagne. Le traité de Strasbourg entre Maximilien pour sa fille et le duc de Savoie, le 05 mai 1505 statua sur la garde du Saint Suaire en défaveur de Marguerite d'Autriche.

 

Elle se fit faire en 1507, une copie peinte du Saint Suaire qui apparaît dans son inventaire en 1523. Mais surtout elle fit confectionner pour le Saint Suaire un reliquaire de grande valeur en argent en 1509. Celui-ci protégea d'ailleurs la relique lors de l'incendie de la Sainte Chapelle en 1532. Mais surtout dans son testament de 1508, elle souhaite donner à Brou, avec d'autres reliques, un petit bout du Saint Suaire. C'est curieusement à cette époque, au début du XVI e siècle que l'on voit émerger à Besançon le culte d'un autre Saint Suaire. Besançon est entouré par la Franche-Comté administré par Marguerite d'Autriche entre 1507 et 1530.

 

L'importance du Saint Suaire pour Marguerite d'Autriche peut nous donner une des clefs pour comprendre la construction de Brou. Nous avons vu précédemment que cette relique avait été en relation avec la fondation d'une nécropole dynastique à Chambéry par Yolande de Valois puis à Turin par Blanche de Monferrat. Il est très probable que la translation de 1502 ait été la réactivation du projet de Yolande de Valois par Marguerite d'Autriche et Philibert II. Projet qui tomba à l'eau à la mort de Philibert II en 1504. 

 

Faut il voir dans le transfert de ce projet à Bourg-en-Bresse, la volonté chez la duchesse de construire aussi une grande église ? De faire ce projet que le nouveau duc avait peut être reporté pour diverses raisons ? D’échapper à des rivalités internes à Chambéry peut être entre les Franciscains et les chanoines de la collégiale de la Sainte-Chapelle ? De mieux maîtriser un projet dans une ville qu’elle contrôle qu’un autre dans une ville où elle n’a plus de pouvoir ? La volonté pour la duchesse douairière d'avoir le Saint Suaire pour son église montre son souhait d'ancrer Brou comme un mausolée dynastique de la Maison de Savoie. D'ailleurs, elle réussit à en garder un morceau. 

 

Le Saint Suaire sera ensuite apporté, dans un autre contexte, à Turin en 1578 par Emmanuel-Philibert. Après un séjour dans l'église Saint Laurent de Turin, la relique sera gardée dans la cathédrale Saint Giovanni de Turin. 

La Sainte Chapelle de Chambéry, lieu officielle de la garde du Saint Suaire depuis 1502 et 1506 (Photo E. Coux)

La Sainte Chapelle de Chambéry, lieu officielle de la garde du Saint Suaire depuis 1502 et 1506 (Photo E. Coux)

Une nouvelle paroisse pour Bourg-en-Bresse.

Marguerite d’Autriche va aussi entreprendre les démarches pour transférer les fonctions paroissiales de Brou à l’église de Notre Dame en centre ville. Il est important de signaler qu’ils auraient pu garder ces fonctions paroissiales car une des particularité des Ermites  de Saint Augustin est qu’ils peuvent assumer aussi des fonctions paroissiales (comme à Turin).

 

Cependant, les tensions entre le curé de Brou et les bourgeois de Bourg-en-Bresse étaient très fortes. Le transfert des fonctions paroissiales vers l’église de Notre Dames au centre de la ville apaisa ces tensions et donna une acceptabilité à un troisième couvent mendiant en ville. (il y avait aussi à cette époque dans la ville en plus d'un couvent de franciscains et de Dominicains, un couvent d’Antonins et un couvent de clarisses, ce qui était pour la ville de Bourg-en-Bresse une charge financière importante).

 

Cela peut aussi indiquer de la part de la bourgeoisie de Bourg-en-Bresse, la volonté de conserver une partie de leur pouvoir politique. L’église Notre Dame de Bourg-en-Bresse qui sera reconstruite à la même époque de Brou est l’église civile de la ville. Elle sera donc construite par les bourgeois de cette ville et représente avant tout leur puissance. Cette volonté d’indépendance se remarque surtout dans le style de l’église qui diffère de Brou. L’église Notre Dame de Bourg-en-Bresse semble avoir été influencée par le modèle des église halles de Germanie contrairement à Brou qui conserve un plan basilical traditionnel.

 

La venue d’un troisième couvent mendiant a facilité l’élévation de l’église de Notre Dame en collégiale, puis en cathédrale (1515, puis 1521) par l'augmentation du prestige de la ville. C’était la preuve que Bourg-en-Bresse avait le rang d’une grande ville. Mais le luxe de ce couvent et sa fonction de mausolée a effacé dans l’historiographie et la mémoire populaire le fait que Brou est aussi un couvent mendiant et qu’il se situe en ligne droite d’une tradition politico-religieuse du duché de Savoie. Ce couvent, comme la ville de Bourg-en-Bresse a surtout bénéficié de l’ascension politique de Marguerite d’Autriche à la suite de la mort de Philippe le Beau. Avec le gouvernement des Pays-Bas, elle deviendra une des souveraines les plus puissante d’Europe. Les Pays-Bas sont aussi entre 1500 et 1530, un des centres économiques les plus puissants de l’Europe.

un des restes du couvent mendiant des dominicains à Bourg en Bresse. (Photo E. Coux)

un des restes du couvent mendiant des dominicains à Bourg en Bresse. (Photo E. Coux)

4- Evolution de l'Ordre des Ermites de Saint Augustin dans le duché de Savoie au XVI e et XVII e siècle ;

Il semble donc que la congrégation de Lombardie a pu bénéficier de l’appui des deux duchesses douairières. C’est en effet dans le couvent de Savigliano qu’a eut lieu un chapitre général de cette congrégation, le 13 avril 1513. Il fut présidé par le P. Giovanni de Sezzadio. A été élu comme vicaire général, Alfonse de Mussio. Puis un autre chapitre s’est tenu à Carignan, en 1518, qui a élu comme vicaire le carignanais Nicolas de Romagnano.

 

La dynamique augustinienne à l’époque de la construction de Brou dans l’Art et fondations de nouveaux couvents de l'Observance Lombarde.

L’importance de la dynamique augustine à l’époque de la construction de Brou nous est signalée aussi par plusieurs œuvres d’arts et fondations. Nous pouvons le voir à Ciriè où Defendente Ferrari, un célèbre peintre Piémontais qui se situe dans un style entre le gothique international et la renaissance a exécuté deux triptyques.

 

L’Assomption de la Vierge entre Saint Martin et Saint Jean Baptiste commandée par les marchands de la laine de Ciriè en 1516 est le premier de ceux là. Dans la prédelle, nous avons L’image de Saint Nicolas Tolentin. (Ciriè, confraternité du saint Suaire). l’autre triptyque est celui de « la Madonna della Misericordia (o Modanna del Popolo)  entre Saint Augustin et Saint Nicolas Tolentin » daté de 1519. Ce retable, aujourd’hui dans l’église paroissiale San Giovanni de Ciriè provient de l’église du couvent des Ermites de Saint Augustins de « Santa Maria delle Grazie ». 

 

Un autre triptyque de Defendente Ferrari pourrait nous intéresser : celui de la confrérie des cordonniers de la ville d’Avigliana aujourd’hui situé dans l’église paroissiale San Giovanni d’Avigliana mais autrefois située dans la chapelle « dei calzolai in s Maria di Borgo Vecchio ». Ce triptyque représente la Madonna col Bambino au centre et sur les côtés Saint Crépin et Saint Crispin patrons des cordonniers avec Saint Augustin et Sainte Monique (Sainte Monique est la mère de Saint Augustin). Ce triptyque pourrait être en lien avec le couvent d’Avigliana. 

Triptyque de Defendente Ferrari d'Avigliana représentant dans les médaillons Saint Augustin et Sainte Monique (photo E. Coux)

Triptyque de Defendente Ferrari d'Avigliana représentant dans les médaillons Saint Augustin et Sainte Monique (photo E. Coux)

Dans le comté de Nice, nous avons en 1525, un polyptyque, peint par Antoine Ronzen qui était destiné à l’église du couvent des Ermites Augustins de la ville de Puget-Thénier. Le couvent des Ermites de Saint Augustin avait été fondé à la fin du XIII e siècle et faisait partie de la province conventuelle de Provence  Puget-Thénier était une des villes importantes du comté de Nice d’un point de vue administratif et religieux. C’était notamment la deuxième ville du minuscule diocèse de Glandève partagé entre la France et la Savoie, avec évidemment une rivalité énorme entre les deux parties du diocèse.  

 

Malgré cela Puget-Théniers était une petite ville. Elle avait peut être eut pendant un temps très court, à moins que ça n'a été qu'une fondation morte-née, un couvent de cordelier au XIIIe siècle. En réalité, son premier couvent mendiant était celui des Augustins qui demeurait le seul. Avec cette fondation, on rejoignait une tradition savoyarde de fonder dans les très petites villes d’abord un couvent d’Ermite de Saint Augustin au lieu du traditionnel couvent de cordelier.

 

D’autres couvents sont fondés dans le duché de Savoie : en 1515, un couvent de moniale Augustine est fondé à Savigliano par deux sœurs qui utilisèrent leurs dotes de 1000 florins chacune, le monastère Santa Monica di Savigliano. Le monastère qui compte en 1519, 18 sœurs, devient en 1524, un des plus riches monastères de la ville

retable de Notre Dame de Bon-secours de Puget-Théniers où est associé Nicolas tolentin (en bas à gauche) et Bernardin de Sienne (en haut à droite)

retable de Notre Dame de Bon-secours de Puget-Théniers où est associé Nicolas tolentin (en bas à gauche) et Bernardin de Sienne (en haut à droite)

En 1517 est installé près de la chapelle Saint Roch à Villefranche-Savoie (Villafranca-Piemonte) dans la plaine du Pignerolais, un couvent de moniales de Saint Augustin. En 1702, elles reconstruiront leur église qu’elle avaient dédié entre temps à « Beata Vergine della Grazie ». En 1529, sera fondé dans cette même ville, un couvent du même Ordre d’hommes qui auront en charge l’église et la paroisse Saint Stéphane.

 

Cette localité est symbolique pour la congrégation Observante puisqu’elle a vu naître un des précurseur de l’Observance dans la personne du moine Christiano Franco (ou Franchi) de Villefranche. Celui-ci prit l’habit au couvent de Carmagnola en 1362 et se rendit à Naples au couvent de Carbonara en 1421 où il en devient le supérieur trois ans après. Il fonda une des premières congrégations Observantes des Ermites de Saint Augustin à Naples en 1399. Il fut suivit par son frère Desiderio, qui devient aussi supérieur du couvent de Carbonara mais aussi vicaire général de la Congrégation. Le couvent de Carbonara à Naples fut le modèle qui inspira Giovanni Rocchius pour la construction de la Congrégation de Lombardie.

 

En 1517 est fondé le couvent d’Asti. Même si ce couvent n’est à l’époque pas en Savoie, Asti fera partie de la Savoie seulement en 1531, il se peut que ce couvent ait joué un rôle dans ce rattachement. La volonté de fonder un couvent dans cette ville venait d’un moine savoyard : Giacomo Filipo di Poirino, visiteur en 1517 et en 1520, il fut surtout vicaire général de la congrégation en 1522. Mais il meurt en 1523. Il devint au cour de sa carrière, prieur de diverses couvents.

église de Saint Stéphane qui devient en 1529, l'église des Ermites de Saint Augustin de la ville. C'était auparavant un ancien prieuré de l'abbaye bénédictine de Sainte Marie de Cavour (Photo E. Coux)

église de Saint Stéphane qui devient en 1529, l'église des Ermites de Saint Augustin de la ville. C'était auparavant un ancien prieuré de l'abbaye bénédictine de Sainte Marie de Cavour (Photo E. Coux)

Il eut le mérite de donner 244 écus d’or pour l’achat d’un terrain pour le futur couvent d’Asti. Cette somme fut réunie avec le concours des couvents de Carignan, Cavours (Caori) et Barges, couvents qui se situait dans le duché de Savoie et dans l’orbite du douaire de Blanche de Monferrat. Giacomo Filipo di Poirino fut surtout le confesseur de la duchesse Blanche de Monferrat. Il écrivit d’ailleurs deux livres qui ont un rapport avec sa carrière de confesseur, « Félicità della vita solitaria et suoi beati trattimenti » et « Examinatorium conscientiae ». Ces livres traitent de péchés et la manière d’y remédier.

 

Dans l’orbite de Blanche de Monferrat se situe aussi le futur vicaire générale de la congrégation, Nicolo Romagnano di Carignano, Celui-ci fut compagnon en 1509, procurateur général en 1514, visiteur en 1516,1521 et vicaire général de la Congrégation en 1518 (au chapitre de Carignan), puis en 1523, 1528, 1533, 1538, Il fut prieur du couvent Santa Maria del Popolo à Rome. Il est aussi vice-vicaire général en 1520, définiteur en 1526, en 1530, 1535, président du chapitre général dell’Eremo en 1527, du chapitre de Ferrara en 1531. Il faisait partie de la puissante famille de Romagnano qui avait déjà eu deux évêque de Turin (Aymon en 1411 suivit de Louis en 1438) et deux chanceliers de Savoie (premier ministre), Antoine, chancelier (en 1449 puis dans les années 1450) et son fils Amédée (chancelier de 1495 à 1496 et évêque de Mondovi de 1497 à 1509).

 

Nicolo de Romagnano sera à partir de 1518 à la tête de la Congrégation de Lombardie, A partie de 1522, lui et Ludovic Aggazia di Vercelli seront nommés vicaire général en alternance tous les 6 ans jusqu’en 1540. 

L'immense église et monastère de moniales augustines de Villefranche-Piémont seront reconstruit au début du XVIII e siècle. C'était un des couvents les plus riches de la région (photo E. Coux)

L'immense église et monastère de moniales augustines de Villefranche-Piémont seront reconstruit au début du XVIII e siècle. C'était un des couvents les plus riches de la région (photo E. Coux)

Si Blanche de Monferrat décède en 1519, Marguerite d’Autriche va de nouveau jouer un rôle important sur la scène international à partir de cette date grâce à l »élection de son neveu Charles Quint et la rentrée en grâce de son fidèle protéger Marcurino Gattarina qui revient lui-aussi aux commandes. Marguerite d’Autriche a été à la base du traité de Cambrai en 1529 (ou paix des Dames) qui fixait définitivement le renoncement de la Lombardie par le roi France. Ce renoncement comprenait aussi le comté d’Asti qui, après être passé par l’Empire, fut donné au duc de Savoie en 1531.

 

Le comté d’Asti était une vieille prétention de la Maison de Savoie. Déjà, le duc Charles III (II) l’avait demandé au roi de France François 1er en 1515, après la bataille de Marignan, comme une rétribution à sa contribution. Mais les relation entre les deux souverains se dégradèrent rapidement cette année là et le duc de Savoie n’obtint rien. Pire, il échappa de justesse à une invasion française en 1517, grâce au mécontentement des Suisses face à ce projet. Mais même si il se maria avec Béatrice de Portugal en 1521, le duc réussit à maintenir une politique de neutralité jusqu’en 1529. Mais à partir de cette date il se rapprocha de l’Empereur et reçut le comté d’Asti au grand mécontentement du roi de France. Le comté d’Asti était un des épicentres de la France en Lombardie, le noyau originel de la revendication de la Lombardie par le roi de France. 

 

Nous pouvons rapprocher de ces fondations le miracle qui a eut lieu à Fossano en 1521 dans ce qui va devenir ensuite le sanctuaire et le couvent augustin de Notre Dame de Cussiano. Et c'est en 1523 que les Ermites de Saint Augustin de Saint Pierre d'Albigny héritent de la relique possédée par la famille de Miolans : une épine du Christ. Toujours en 1523, les Ermites de Saint Augustin du couvent de Caveallermaggiore vont définitivement acquérir tous les droits sur le sanctuaire de la vierge près de leur couvent, déjà objet d'une grande dévotion par les habitants de la ville et des alentours. 

 

Il semble donc que, entre 1513 et 1530, ait existé dans le duché de Savoie une réelle dynamique de l'Ordre des Ermites de Saint Augustin de la congrégation de Lombardie liée de très près à la fondation du couvent de Brou par Marguerite d'Autriche. 

L'image miraculeuse de la Vierge de Cavallermaggiore va ensuite être déplacée pour être mise dans le choeur de l'église des Augustins (photo E. Coux)

L'image miraculeuse de la Vierge de Cavallermaggiore va ensuite être déplacée pour être mise dans le choeur de l'église des Augustins (photo E. Coux)

Le choc de la réforme luthérienne

Il est utile de rappeler qu'en 1517, un moine de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin de la congrégation de Saxe va révolutionner la chrétienté. Luther, insatisfait que la vente des indulgences papales passent dans les mains des dominicains va mettre en doute les dogmes de l’église catholique et créer l’église protestante. Son influence mettra 10 ans pour atteindre le duché de Savoie avec des conséquences géopolitiques très graves (une anecdote intéressante : Luther serait venu en 1510 à Nice et aurait célébré une messe dans le couvent de cette ville).

 

« L’hérésie » de Luther va surtout jeter l’opprobre sur la congrégation réformée de Saxe mais aussi par ricochet sur l’Ordre des Ermites de Saint Augustin en entier. De plus, les théories de Luther vont circuler facilement au sein même de la congrégation et de l’Ordre, mais aussi, par un effet de corps, elles seront soutenues d’abord par les moines de cette congrégation, ouvert à ces idées qui prônaient une réforme encore plus absolue. Le vicaire général de la congrégation Jean Von Staupitz sera un des premiers soutiens à Luther jusqu’en 1520 où il démissionne de sa fonction, se rétracte et devient un bénédictin. Son successeur sera lui aussi un soutien de Luther et il démissionnera lui aussi de l’Ordre en 1522.

 

Les Habsbourg vont aussi avoir une attitude ambiguë vis à vis des idées de Luther et ils vont être long à réagir. D’un point de vue politique, Charles Quint vient se fait élire seulement en juin 1519 et il doit avoir une attitude prudente vis à vis des autres princes. De plus, Marguerite ‘Autriche à ouvertement favorisée les Ermites de Saint Augustin de l’Observance à travers le couvent de Brou de la congrégation réformée de Lombardie. Le couvent est d’ailleurs encore en construction.

 

Or, la congrégation réformée de Lombardie s’est associée à celle de Saxe en 1505 pour bénéficier de plusieurs privilèges, mais aussi dans le but plus ou moins avoué de diriger l’Ordre en entier. Marguerite semble privilégier aussi la congrégation de Saxe puisque plusieurs couvents des Pays-Bas passent dans cette congrégation après 1509. Un couvent est même fondé dans la ville d’Anvers en 1514. 

vue du cloître et des ex-voto du couvent de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

vue du cloître et des ex-voto du couvent de Cavallermaggiore (photo E. Coux)

La position de Mercurino Gattinara sur Luther était ambiguë. Il souhait une réforme des mœurs de l’église et n’aimait pas Clément VII. Il souhaitait que se rétablisse l’unité chrétienne à travers un accord entre le pape et Luther tout en gardant Rome comme siège du christianisme. Charles Quint ne voulait peut être pas être associé avec l‘Ordre qui a vu naître Luther. C’est peut être la raison pour laquelle il ne s’occupera pas, ou très peu du couvent de sa tante. 

 

 

Une lente décadence et son remplacement par les "déchaux" au XVII e siècle

L’évolution de l’Ordre des Ermites Augustins va aussi évoluer pour s’adapter aux contraintes de la contre réforme catholique mais aussi aux églises nationales qui se mettront en place à l’époque moderne. Dans ce contexte, la congrégation de Lombardie représentera plus que jamais le parti espagnol. Les conséquences se feront sentir pendant l'invasion française entre 1536 et 1559 et pendant la guerre civile entre "Madamisti" et "Principisti" où s’affrontèrent les partis pro-français et pro-espagnols entre 1639 et 1642.

 

Entre 1536 et 1559, plusieurs couvents sont détruits pendant la guerre ou dans des opérations annexes. C'est le cas du couvent de Turin qui sera rapatrié à l'intérieur des murs en 1550. Le couvent de Carignan est aussi détruit par les français en 1544 comme le couvent de Mondovi en 1548. Ce dernier le sera pour faire place à de nouvelles fortifications voulues par les français. 

Les églises jumelles de Sainte Christine et Saint Charles sur la Place San Carlo à Turin. L'église Saint Charles était l'église des Augustins déchaut de la ville.(photo E. Coux)

Les églises jumelles de Sainte Christine et Saint Charles sur la Place San Carlo à Turin. L'église Saint Charles était l'église des Augustins déchaut de la ville.(photo E. Coux)

L’installation d’un couvent de moines augustins « déchaux » (c'est à dire d'une congrégation française) à Turin en 1619 sur une des églises jumelles de la nouvelle place Saint Charles est le signe d’un retournement d'alliance avec la France. Le duc de Savoie lui-même pose la première pierre de l’édifice. Cette année là, Christine de Bourbon, la sœur du roi Louis XIII se marie avec le prince héritier Victor Amédée 1er. La mode sera désormais aux déchaux de France. Un couvent sera ensuite construit à Chambéry en 1619, dans le faubourg Montmélian, qui sera lui aussi une fondation ducale, mais faite par un cadet, Thomas de Savoie-Carignan (c'est aussi le signe de la place de la ville, qui est seconde après Turin).

 

Un autre signe très fort de ce retournement est le retrait aux Ermites de Saint Augustin d'Avigliana, en 1622, du sanctuaire ducal de Notre-Dame-du Lac de cette ville pour le confier aux Capucins.    

 

La congrégation de Lombardie aura vécue. Le couvent de Savigliano qui a encore abrité un chapitre général de la congrégation de Lombardie en 1573 (chapitre qui a été présidé par P. Teofile de Treviglio où a été élu comme vicaire général P. Gerolamo da Fossano) est lui détruit en 1640, lors de la guerre civile. Puis, à la fin de la guerre, il est quand même reconstruit. A Verceil, en 1641, le couvent des moniales augustine est transformé en couvent de la visitation

 

L’arrivée de moines augustins « déchaux » à Nice en 1643, est à mettre aussi dans ce contexte, celui de la guerre entre Principisti et Madamisti, mais sur sa fin, celui d’une réconciliation entre Maurice de Savoie (parti Principisti) qui tenait la ville et la duchesse régente (parti Madamisti). Cela fait un parallèle et le pendant avec le pèlerinage de Christine de Bourbon à Vicoforte en 1642, qui est le sanctuaire représentant l’alliance espagnole.

 

C’est aussi dans ce cadre, mais pour renforcer l’alliance française, qu’un peu plus tard, en 1659, la régente de Savoie a souhaité remplacer à Brou la congrégation réformée de Lombardie par des Augustins déchaux. Il est vrai que pour cet échange, ces derniers proposent 18 000 livres.

Brou-détail- (Photo E. Coux)

Brou-détail- (Photo E. Coux)

Conclusion : 

La force de la Congrégation Réformée de Lombardie des Ermites de Saint Augustin en Savoie, c'est avoir cumulé dans les monastères de Brou et de Carignan, la fonction de couvent mendiant et de mausolée ducal. Cependant, si Brou est bien un témoin architectural de cette dévotion pour Marguerite d’Autriche, c'est dans la cathédrale de Turin et non dans l'église de Carignan qui a été reconstruite, qu'il faut chercher celle de la duchesse Blanche de Monferrat.

 

Ces deux édifices sont aussi les plus emblématiques du duché de Savoie pour la période entre le XV e et le XVI e siècle et la transition gothique-renaissance. Si la cathédrale de Turin est un des premier édifice de style renaissance en Savoie, l’abbatiale de Brou est une des dernières églises à être construites en style gothique flamboyant.

 

L'abbatiale de Brou et la cathédrale San Giovanni de Turin sont à penser aussi dans une remise en question pour la Maison de Savoie de la nécropole d'Hautecombe et de son remplacement par un édifice plus urbain. Ils semblent se substituer à un projet qui n'arrive pas à se concrétiser : la transformation de la chapelle castrale de Chambéry en mausolée dynastique.

Brou-détail (photo E. Coux)

Brou-détail (photo E. Coux)

Ils représentent aussi une période de construction ou d'agrandissement de grands édifices religieux qui sont le reflet d’une croissance économique mais aussi de concurrence politique aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau interne au duché de Savoie.  C'est la construction des cathédrales de Mondovi, Saint Jean de Maurienne, Belley, Lausanne mais aussi de l'église des franciscain conventuels à Chambéry et de celle des Carmes à la Rochette. Cette concurrence est aussi visible dans la préférence des Ordres monastiques.

 

La Congrégation Observante (ou Réformée) de Lombardie avait vécu son âge d’Or dans le duché de Savoie entre 1470 et 1530. Ce choix montrait un rapprochement avec le milanais qui se concrétisa par l'installation de la cour de Savoie à Verceil avant 1470. Si ce rapprochement était destiné dans un premier temps à créer une alternative et un contrepoids à l'influence Bourguignonne, il devient par la suite le symbole de la résistance à l'hégémonie française surtout lors de la seconde guerre d'Italie.  

 

Les deux duchesses qui avaient privilégié cet Ordres, Blanche de Monferrat et Marguerite d’Autriche ont d'ailleurs clairement mené des politiques anti-françaises. Blanche de Monferrat a essayé de s’opposer à l’alliance entre Philibert II et Louis XII dans le but de protéger le duché de Milan des français en 1498 et Marguerite d’Autriche avait prévu un vaste plan d’invasion de la France avec les anglais et le pape. Cette princesse était aussi à la tête du parti anti-français à la cour de Charles Quint.

 

La congrégation de Lombardie était surtout devenu le reflet d'un clan politique interne au duché de Savoie animé entre autre par Blanche de Monferrat. Dans ce clan faisaient partie les familles des Romagnano, dont un des membres devint vicaire général de la Congrégation,  des Provana qui construisent un couvent à Ciriè, des de la Rovere (construction de la cathédrale de Turin), des Gattinara, des Gorrevod (chapelle de Laurent de Gorrevod dans l'église de Brou) et peut être les Miolans (dont leur nécropole était le couvent de Saint Pierre d'Albigny). 

Si la majorité des établissements de la congrégation de Lombardie sont dans le Piémont, il faut signaler une implantation respectable à l’Ouest des Alpes comme à Thonon, Genève et Bourg en Bresse. Si le Piémont est plus près de la Lombardie, c’est à la fois le centre du douaire de Blanche de Monferrat, mais aussi une province très urbaine capable de supporter économiquement un accroissement des fondations religieuses ce qui peut expliquer un développement plus important de l'Ordre de ce côté des Alpes.

 

La carte des fondations dessine aussi dans le duché ses réseaux économiques  comme Turin, Mondovi, Savigliano, Chieri, Nice, Genève et Bourg en Bresse. Pourtant à cette liste manque Chambéry qui à la fin du XV e siècle connait une embellie et qui est aussi la capitale politique de la Savoie.  Des interrogations subsistent : quelle a été la relation du monastère de Fribourg entre la fin du XV e siècle et le début du XVI e siècle vis à vis des congrégation Observante de Saxe et de Lombardie ? Nous savons aussi que Montluel avait un couvent d'Ermites de Saint Augustin conventuel au début du XVII e siècle. Mais nous ne connaissons pas sa date de fondation. Cette ville connaît un essor économique important au début du XVI e siècle.

 

Enfin la relation de la Congrégation Observante de Lombardie avec la Congrégation Observante de Saxe en 1505 laissait présager la main-mise de cette association sur l'ensemble de l'Ordre des Ermites de Saint Augustin et les projections laissaient deviner un plus grand essor de cet Ordre en Europe, ce qui validait ce choix pour Marguerite d'Autriche. Malheureusement, la scission de Luther en 1517, qui était un paramètre que personne ne pouvait prédire allait détruire à jamais ces projections. De ce fait, l'historiographie moderne de Marguerite d'Autriche et de son mausolée de Brou allait s'échiner à faire oublier les relations de ce monastère avec les Ermites de Saint Augustin de la congrégation Observante de Lombardie.  

 

Auteur : Emmanuel Coux

 2018 

le duc de Savoie Philibert II à Brou (photo E. Coux)

le duc de Savoie Philibert II à Brou (photo E. Coux)

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