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Flanerie-historique-dans-l-ancien-duche-de-Savoie.over-blog.com

Les articles proposent une flanerie historique dans les anciennes terres des ducs de Savoie, c'est à dire l'Ain actuel, les départements de Savoie et de haute Savoie, les Alpes Maritimes, le Piémont et la Suisse romande. L'objectif est de faire coincider l'histoire et le patrimoine existant

Le surprenant récit du voyage de Saint Grat en Terre-Sainte dans la chapelle peinte de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice

voyage de Saint Grat en Terre Sainte (Photo E. Coux)

voyage de Saint Grat en Terre Sainte (Photo E. Coux)

La chapelle de Vulmix à Bourg Saint Maurice fait partie des plus belles chapelles peintes du moyen âge du département de Savoie avec celles de Saint Sébastien à Lanslevillard et de Saint Antoine à Bessans. Elle contient dans sa nef, un magnifique cycle de fresques qui explique une partie de la vie de l’évêque d’Aoste, Saint Grat. La présence de Saint Grat sur une chapelle près du col du Petit-Saint-Bernard souligne évidemment les liens étroits entre la vallée de la Tarentaise et celle d’Aoste ; Saint Grat étant un des premiers évêques de cette ville et un des cultes principaux de la vallée d’Aoste.

 

Pourtant, cette chapelle suscite des interrogations qui ont été soulevées pertinemment par l’historien Raoul del Tio dans la revue historique valdotaine « le Flambeau » (n° 233, 234 et 235). Il s’interroge sur la raison d’un cycle de fresques aussi complet et aussi vaste dans une petite chapelle d’un hameau excentré de montagne. D’autre part, l’auteur remarque très justement que ce cycle est non seulement une des premières iconographies qui montre Saint Grat avec la tête de Saint Jean Baptiste, mais que tous le cycle est consacré à expliquer son voyage pour aller chercher cette tête.

 

En Savoie, Saint Grat est surtout connu pour être un Saint agricole, c’est à dire un Saint protecteur des récoltes contre les calamités naturelles. Il est donc curieux que le cycle peint n’en fasse pas mention. Le seul miracle qui est montré dans ce cycle est l’apaisement d’une tempête, ce qui est d’autant plus curieux que la préoccupation majeure de la population rurale du hameau de Vulmix n’était pas la fureur de la mer, élément exogène de la population montagnarde de la Haute-Tarentaise, mais la protection des cultures agricoles.

 

Nous essayerons d’expliquer la raison de ce surprenant récit dans le contexte à la fois de la spiritualité franciscaine, très présente en Savoie entre 1450 et 1465 mais aussi dans celui de l’actualité très mouvementée de ce duché pendant cette période. 

Saint Grat avec la tête de Saint Jean Baptiste trouvée près du puit en Palestine (Photo E. Coux)

Saint Grat avec la tête de Saint Jean Baptiste trouvée près du puit en Palestine (Photo E. Coux)

L’histoire de Saint Grat dans l’iconographie et dans la politique valdotaine du moyen-âge

Comme l’explique Raoul del Tio, l’iconographie de Saint Grat céphalophore, c’est à dire portant la tête de Saint-Jean-Baptiste est assez récente. Les peintures de la chapelle de Vulmix habituellement datées de 1460, en sont une des premières représentations avec une statuette en bois datée de la moitié du XV e siècle provenant de la paroisse de Quart (paroisse du Val d’Aoste à l’Est de la ville d’Aoste).

 

Auparavant, les images et les sculptures représentant le Saint le présentent toujours en évêque classique jusqu’au milieu du XV e siècle, même sur des objets aussi importants que sa caisse reliquaire. Celle-ci avait été commandées par l’évêque d’Aoste en 1390 et seulement terminée par l’orfèvre flamand Jean de Malines en 1458, année de la translation et d’une présentation publique de ses reliques.

 

Saint Grat ou Saint Gratus avait été évêque de la ville d’Aoste au milieu du V e siècle. Saint Joconde que l’on voit aussi représenté dans le cycle de Vulmix au côté de Saint Grat lui aurait succédé. Il faut cependant attendre 500 ans pour voir l’apparition d’un culte à ce Saint. En effet, le nom de Grat apparaît dans le calendrier non liturgique du Missel de Brusson seulement au XI e siècle. Et c’est dans la première moitié du XIII e siècle que se passe la première translation connue de ses reliques qui sont transportées de l’église Saint Laurent (ancienne église d’Aoste d’origine paléochrétienne, située en face de celle de Saint Ours) à la cathédrale d’Aoste. C’est probablement à cette époque qu’il est élevé ou reconnu comme un Saint. Un pas de plus est franchi avec la lettre de l’évêque d’Aoste Nicolas 1er de Bersatoribus en 1284, puis avec les constitutions synodales de l’évêque Emeric de Quart en 1304, qui font de Saint Grat le patron du diocèse avec Saint Joconde. 

ancienne église Saint Laurent à Aoste, une ancienne église paléochrétienne où a été enterré l'évêque Gratus (photo E. Coux)

ancienne église Saint Laurent à Aoste, une ancienne église paléochrétienne où a été enterré l'évêque Gratus (photo E. Coux)

Il faut comprendre sa mise en place, à cette époque, comme Saint et comme protecteur du diocèse, dans le contexte de lutte politique entre l’évêque d’Aoste et le comte de Savoie. La figure de Grat, très ancienne donnait une légitimité à la fois spirituelle et temporelle à l’évêque. A cette époque, la menace du comte de Savoie était réelle. En 1295, Amédée V accapare le titre de vicomte qui appartenait à la famille de Challant et en 1318, il prend le titre de chancelier de la ville, qui était un office dont la nomination était alors réservée à l’évêque.

 

En parallèle, probablement pour donner du poids à l’évêque d’Aoste, c’est aussi à cette époque, entre 1280 et 1285 qu’est écrite la « Magna legenda Sancti Grati » avec pour la première fois la légende du Saint céphalophore. Contrairement à l’auteur, nous ne pensons pas que cette « invention » soit liée à Saint Maurice, même si Saint Grat aurait effectivement assisté à la translation des reliques de Saint Innocent, un des nombreux Saint thébains au V e siècle, à Saint-Maurice-d’Agaune.

 

Nous pensons qu’il faille plutôt chercher l’origine de cette légende dans le cadre de sa mise en place comme patron du diocèse au XIII e siècle, de façon à le légitimer encore plus. La figure de Saint-Jean-Baptiste est liée au baptême. Dans les premiers siècles de la chrétienté, ce sacrement était réservé au siège cathédrale, d’où les nombreux vocables de Saint-Jean-Baptiste pour les cathédrales.

Saint Grat et Saint Joconde devant la ville d'Aoste (Photo E. Coux)

Saint Grat et Saint Joconde devant la ville d'Aoste (Photo E. Coux)

Au alentours d’Aoste, pour citer l’espace savoyard, nous avons les cathédrales de Turin, Saint-Jean-de-Maurienne, Belley et Lyon qui sont sous ce vocable.

 

Ce récit est apparu à une époque où le souvenir du baptême dans la cathédrale s’était perdu depuis longtemps et où il avait fallu donner une raison d’un tel vocable. Et seule les reliques donnait l’explication la plus prestigieuse. De ce fait, la cathédrale avait des reliques de Saint Jean Baptiste et il fallait expliquer comment elles étaient venues ici.

 

L’importance de Saint Grat pour les évêques d’Aoste de cette époque est confirmée par sa représentation sur leurs sceaux qui apparaît pour la première fois avec celui de l’évêque Valbert en 1206. Il est représenté aussi sur le sceau de l’évêque Giacomo da Porzia en 1215 puis encore en 1243 avec le bienheureux Boniface de Valperga. Donc seul un évêque prestigieux avait pu rapporter les reliques de Saint Jean Baptiste. Il fallait qu’il soit aussi un évêque ancien, quasiment à l’origine du diocèse et prestigieux. Saint Grat devenait donc le candidat idéal pour ce travail et il devenait associé au vocable de la cathédrale, ce qui renforçait son prestige.

 

Si ce récit du Saint céphalophore apparaît bien à l’époque Il n’en fait aucune mention sur les représentations du Saint qui est toujours représenté en évêque classique, sans tenir de tête, y compris dans les Sceaux. La population n’avait pas non plus privilégié cette iconographie : le Saint était surtout recherché car il protégeait les récoltes.

 

La victoire définitive de la Maison de Savoie sur l’évêque d’Aoste, après l’extinction de la Maison de Quart en 1378 va amener à transformer ce Saint pour en faire aussi un Saint protecteur de la Maison de Savoie.

 

Mais la première tentative, par Bonne de Bourbon en 1390 semble être un échec. En effet, elle demanda un morceau du corps, une dent. Elle l’obtint mais le divin lui refusa cette relique et une catastrophe naturelle (une tempête) l’obligea à rendre la relique. La deuxième tentative a été faite par Amédée VIII qui lui, réussit à obtenir entre 1429 et 1431 un morceau de la colonne vertébrale grâce à l’évêque Ogier Moriset. Cette relique sera finalement donnée en 1475 par la régente Yolande de Valois à la collégiale de Moncalieri ; preuve qu’à cette époque, Saint Grat était devenu aussi un Saint protecteur de la Maison de Savoie. De ce fait, la relique de Saint Grat à Moncalieri devenait une représentation de la régente dans cette ville.

 

Donc l’assimilation de Saint Grat par la Maison de Savoie (Saint Grat qui passe d’hostile à protecteur), s’est faite entre 1390 et 1431. Mais une étape est encore franchie entre 1431 et 1475 car Saint Grat devient le représentant de la Maison de Savoie. C’est dans le cadre de cette dernière étape que sont peintes les fresques de la chapelle de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice. Celle-ci peuvent donc nous permettre de comprendre quel a été le processus qui a permis cela.

Saint Grat est envoyé en mission par le Pape en Terre Sainte (Photo E. Coux)

Saint Grat est envoyé en mission par le Pape en Terre Sainte (Photo E. Coux)

Les peintures de Giacomino d’Ivrea à Vulmix

Le cycle de peintures de Vulmix aurait très probablement été peint par Giacomino d’Ivrée qui, comme son nom l’indique, est née dans le Canavese (probablement à Bollengo) entre 1400 et 1410. Le Canavese (région d'Ivrée) faisait alors partie du duché de Savoie. Ce peintre est aussi l’auteur de plusieurs cycles de peintures aussi bien profanes que religieuses dans une aire qui s’étend de la Haute-Tarentaise au Canavese en passant par la vallée d’Aoste. La seule œuvre signée de ce peintre est dans la chapelle près de la Maison forte des Salluard à Marseiller dans le Val d’Aoste, œuvre qui fut réalisée en 1441.

 

 

La qualité de ses œuvres, bien que très touchantes, montre un peintre de second ordre, loin derrière un Jacomo Jacquerio par exemple. Nous n’avons pas de témoignage de ses peintures dans des édifices prestigieux, à part la cathédrale d’Ivrée, le palais épiscopal d’Ivrée et le château de Fénis. Mais, pour la cathédrale d’Ivrée, ses peintures sont dans la crypte, et pour le château de Fénis, ses peintures se retrouvent dans le dos du visiteur quand celui-ci entre dans la cour principale, ce qui en limite leur importance. La majorité de ses œuvres se trouvent donc au mieux, dans des églises paroissiales modestes comme celle de la Madeleine à Gressan ou dans des Maison-fortes (cycle des neufs preux à Villa Castelnuovo), C’est ce qui peut expliquer le cycle de Vulmix dans un hameau secondaire de Bourg-Saint-Maurice, à l’écart de la route principale de la vallée.

 

La tentation des amateurs d’art est d’attribuer tout ou une grande partie de la conception des peintures au peintre. Nous pensons qu’il faut leur réduire grandement l’attribution d’initiatives et les choix des scènes. Ceux-ci, étaient surtout des exécutants et étaient considérés plus comme des artisans que des artistes au sens moderne du mot. De plus, les figures religieuses étaient codifiées. Il faut donc chercher ailleurs l’origine du cycle de Saint Grat et le choix du récit céphalophore.

Représentation de Saint Bernardin de Sienne dans la chapelle de Vulmix (Photo E. Coux)

Représentation de Saint Bernardin de Sienne dans la chapelle de Vulmix (Photo E. Coux)

La représentation de Saint Bernardin de Sienne

Une représentation dans le cycle de fresques de Vulmix qui passe habituellement inaperçue va nous donner les clefs de la compréhension du contexte de cette commande, mais aussi la clef de compréhension du choix du scénario et des différentes scènes. C’est celle de Saint Bernardin de Sienne qui est placée à l’entrée de l’église. Cette représentation est à moitié abîmée, ce qui rend sa reconnaissance un peu difficile. Mais la robe de bure grise, la ceinture en forme de corde avec plusieurs nœuds montrent bien un cordelier (autre nom pour les franciscains). Le signe « IHS » qu’il brandit ne fait aucun doute, c’est bien la représentation classique de ce saint.

 

Sainte Bernardin de Sienne est avant tout la figure emblématique des franciscains de l’observance. L’Observance franciscaine est une branche parallèle à l’Ordre franciscain classique. Elle va naître un peu avant le XV e siècle et elle prendra son indépendance totale par rapport aux franciscains dit « conventuels » seulement en 1517.

 

Saint Bernardin de Sienne a été un moine qui a eu de réels talents d'orateur dans ses prêches et qui a eu un grand charisme. Sa canonisation en 1450 se produit peu de temps après sa mort en 1444. La date de sa canonisation peut donc nous donner une indication de plus sur l’exécution des peintures qui a donc pu intervenir qu’après 1450. 

Saint Bernadin de Sienne se reconnait grâce au signe "IHS" qu'il brandit (photo E. Coux)

Saint Bernadin de Sienne se reconnait grâce au signe "IHS" qu'il brandit (photo E. Coux)

Nous remarquons aussi que la présence franciscaine dans cette chapelle est assez massive puisque sur la poutre de gloire il y a aussi un Saint Franciscain qui est lui plus difficile à déterminer (probablement aussi Saint Bernardin de Sienne) et nous avons aussi un franciscain dans le tableau central du retable baroque du chœur. En effet, parmi les différents Saints représentés sur ce tableau, Saint Sébastien, Saint Grat (en évêque céphalophore), Saint Bernard, nous voyons un franciscain qui se prosterne devant la vierge, et avec peut être en arrière de cette vierge, Saint Joseph. Ce tableau baroque montre encore là-aussi une spiritualité franciscaine qui a subsisté bien après l’exécution du cycle de Saint Grat. C’est peu être aussi grâce à ces franciscains que ce cycle a survécu jusqu’à nous.

 

Ces éléments montrent que la présence de Saint Bernardin de Sienne dans ce cycle est loin d’être anecdotique. Nous pouvons aussi appuyer cette remarque par le fait que la vierge est la dévotion principale des franciscains de l’Observance et que Saint Sébastien, outre le fait qu’il soit un Saint anti-peste, est souvent lui-aussi associé à des saints franciscains.

 

La présence dans les peintures d’un célèbre cordelier nous invite donc à chercher des indices dans l’architecture, l’iconographie et l’art des Frères mineurs de l’Observance (= franciscains de l'Observance). 

retable central de la chapelle Saint Vulmix (Photo E. Coux)

retable central de la chapelle Saint Vulmix (Photo E. Coux)

L’architecture et l’iconographie des franciscains de l’Observance

Dans les églises conventuelles des franciscains de l’Observance, comme nous pouvons l’observer dans celle de San Bernardino à Ivrée qui est très bien conservée, la nef du public était séparée de la nef ou du grand chœur des religieux par un grand jubé qui coupait l’église en deux.

 

Le jubé était un élément classique des églises où il y avait des moines ou des chanoines, y compris pour les cathédrales. A cause du jubé qui était un élément de séparation (un mur opaque), les fidèles entendaient la messe mais ils ne pouvaient pas la voir. Ces jubés seront donc pour la plupart détruits après les décisions du concile de trente. Souvent, une "poutre de gloire" ou une grille symbolisait le jubé après cette date. Nous retrouvons aussi une grille en bois et une poutre de gloire dans la chapelle de Vulmix qui séparent le chœur de la nef.

 

L’historien Alessandro Nova, dans son texte sur les jubés peints des églises franciscaines de l’Observance en Lombardie, a bien montré le rôle des peintures dans les nefs de ces églises ; rôle qui était de servir de support aux prêches des moines. La nef des églises était aussi l'endroit où les moines prêchaient, d'où la présence des cycles dans la nef et non dans les chœurs.

 

La figure de Saint Bernardin de Sienne dans la chapelle de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice ne rentre pas dans l'histoire de Saint Grat présentée dans cette chapelle. Elle est à part et elle est aussi unique. Il n'y a pas d'autre Saint. C'est comme si cette figure représentait une personne attendant les visiteurs ou les fidèles dans un coin de la pièce pour expliquer les peintures, comme un guide. D'ailleurs la place de cette figure, près de la porte indique ce rôle.

 

Nous retrouvons ces figures dans quelques cycles peints, notamment dans la chapelle de Bastia Mondovi où nous trouvons Saint Dominique et Saint François d'Assise (pour ne pas faire de jaloux entre franciscains et dominicains qui se concurrençaient). Ces figures se trouvent près des piliers qui partagent la nef du chœur sur le côté nef (arc triomphale).

 

Les peintures des jubés des couvents d’Ivrée (peintes par Spanzotti), de Varallo (peintes par Gaudenzio Ferrari), de Santa Maria delle Grazie a Bellizone, de Santa Maria degli angeli a Lugano (Luini), peuvent nous donner une idée de la dévotion des franciscains de l'Observance, orientée vers la Passion du Christ. Cette dévotion avait essentiellement pour but de recentrer la religiosité sur le Christ. Elle rappelait aussi que les franciscains avaient obtenu en 1342, grâce au roi de Naples, le droit de garder les lieux Saints de Palestine.

 

Ils avaient même réussit à fonder trois couvents qui allait être confiés plus tard aux franciscains de l’Observance : un à Bethléem, un à Jérusalem (Sion) avec la garde du Saint Sépulcre et un à Beyrouth. Ça leur donnait un immense prestige

 

Reste du couvent des franciscains de l'Observance de Belley, le premier couvent de cet Ordre dans le duché de Savoie (Photo E. Coux)

Reste du couvent des franciscains de l'Observance de Belley, le premier couvent de cet Ordre dans le duché de Savoie (Photo E. Coux)

Ces liens avec la Terre-Sainte eurent un échos important dans le duché de Savoie après 1431. En effet, cette année là, l’héritier du duché de Savoie se mariait avec Anne de Lusignan, la fille du roi de Chypre. Dans ses bagages, elle amena aussi sa dévotion et donc quelques moines de l’Observance franciscaine dont son confesseur.

 

Si l’essor des franciscains de l’Observance fut freiné dans le duché de Savoie sous le pontificat de Félix V (ils travaillaient pour l’obédience d’Eugène IV), cela changea en 1447 avec l’arrivée d’un nouveau Pape Nicolas V désireux de négocier avec Félix V et plus encore avec la mort d’Amédée VIII en 1451 (Félix V est le nom de Pape d'Amédée VIII qui devint Pape de 1439 à 1449). Prenant le contre-pied de son père, le nouveau duc de Savoie, Louis fit des franciscains de l’Observance son principal modèle de dévotion, prenant lui-même un confesseur franciscain, fondant des couvents de cet Ordre, comme à Belley, à Turin et à Nice, et favorisant d’autres fondations comme à Myans, Vercelli, Ivrée et Savigliano.

 

A la mort de son confesseur, Anne de Chypre prit comme nouveau confesseur un autre franciscain de l’Observance, Thomas de Sur qui était aussi archevêque « in partibus » de Tarse. Ce franciscain deviendra très influent à la cour de Savoie, notamment en dirigeant l’évêché de Genève en tant qu’évêque auxiliaire, l’évêque n’étant qu’un enfant du couple ducal. Il fut aussi le vicaire de l’archevêque de Tarentaise qui était lui-aussi, un autre enfant du couple ducal

 

Comblé de faveur, en 1460, l’archevêché de Tarse, in partibus, fut changé en un véritable archevêché avec des revenus, celui de Tarentaise, toujours en cumulant l’administration de celui de Genève. Thomas de Sûr habitait d’ailleurs dans le palais épiscopal de cette ville, ce qui était plutôt logique à cette époque. Genève jouait le rôle de capitale officieuse du duché de Savoie. Le couple ducal, très dévot, avait fait du monastère des franciscains de Rive, le lieu de leur habitation principale, un palais-monastère

couvent San Bernardino d'Ivrée, couvent des Franciscains de l'Observance (Photo E. Coux)

couvent San Bernardino d'Ivrée, couvent des Franciscains de l'Observance (Photo E. Coux)

La royauté de Chypre

En 1459, un des fils du duc de Savoie Louis et d’Anne de Chypre, appelé aussi Louis, se maria avec l’héritière des rois de Chypre, Charlotte de Lusignan. Malheureusement le couple royal fut renversé en 1460 par le frère bâtard de Charlotte, Jacques II de Lusignan qui prétendait au trône.

 

Les troupes de Charlotte et de Louis de Savoie résistèrent 3 ans dans le château de Kyrénia mais faute d’aide, capitulèrent. La Savoie avait cependant envoyée de l’aide, mais elle n’était pas en mesure de soutenir une lutte en réalité contre Venise et les mamelouks d’Égypte qui soutenaient le bâtard Jacques.

 

Cette guerre vida probablement les caisses du duché de Savoie. Il faudrait y voir la raison de la révolte de Philippe sans terre, un des fils du duc Louis, qui s’en prit en 1461 au « clan chypriote », en assassinant à Thonon les favoris d’Anne de Chypre et du duc, le chambellan Jean de Varax et le chancelier Jacques de Valpergue.

 

Le clan chypriote est à comprendre non comme des chypriotes « de souche » comme le suggère l’historiographie à ce sujet mais comme des partisans de la guerre pour aider le roi Louis et la reine Charlotte à reconquérir leur trône. Ni le chambellan Jean de Varax, ni le chancelier de Valpergue qui ont été assassinés par Philippe et ses partisans n’étaient chypriotes. Par contre ces hommes avaient des relations fortes avec l’Ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem (ces derniers représentaient une véritable une force navale en Méditerranée. Leur alliance était donc essentielles si ils voulaient monter des expéditions aussi loin). 

Le blason de Chypre (2e à gauche en partant du haut) comme possession de la Maison de Savoie (verrières de Brou à Bourg-en-Bresse, photo, Emmanuel Coux)

Le blason de Chypre (2e à gauche en partant du haut) comme possession de la Maison de Savoie (verrières de Brou à Bourg-en-Bresse, photo, Emmanuel Coux)

Cette révolte était seulement un coup d’état dont la raison était pourtant plus importante que celle que nous donne l’historiographie, c’est à dire, celle d’un prince « sans terre »(d’où son surnom) face à un frère qui a tout et qui devient roi. L’adhésion totale de la population, du moins son élite noble et bourgeoise à l’entreprise de Philippe sans terre aurait dû être mieux prise en compte dans les études historiques. Car c’est cette adhésion massive, confirmée par les états généraux (réunion de la noblesse, du clergé et du tiers-état) de 1462 qui achève et finalise le projet de Philippe sans terre (les états généraux se sont tenus d’ailleurs devant le couvent franciscain de Rive à Genève, lieu central du pouvoir dans le duché de Savoie à cette époque ).

 

Ce coup d’état permis aussi de changer les têtes du clergé savoyard. Ceux-ci durent laisser leurs principales charges suite aux décisions des états généraux de 1462. Nous avons par exemple Guillaume de Varax, de la famille du chambellan assassiné qui se vit refuser l’accès à l’épiscopat de Lausanne. Il ne put donc laisser sa place d’évêque de Belley à son petit neveu Jean de Varax.

 

Thomas de Sur, lui, laissa son palais de Genève pour se rendre en Tarentaise pour ne gérer que ce siège (une sorte de mise au placard). C’est Barthélémy de Chuet qui prit sa place à Genève en tant que vicaire épiscopal. C’est aussi ce dernier qui assura certains sacrements dans le diocèse de Belley comme la consécration de l’église du couvent des franciscains de l’Observance en 1463.  

Entrée de la cathédrale de Moutiers qui a été reconstruite à la fin du XV e siècle (Photo E. Coux)

Entrée de la cathédrale de Moutiers qui a été reconstruite à la fin du XV e siècle (Photo E. Coux)

Le cycle peint de Saint Grat et la Terre-Sainte

La création du cycle de peinture de Vulmix à Bourg-Saint Maurice est probablement décidée après la translation des reliques de Saint Grat vers son nouveau reliquaire en 1458, évènement qui a dû avoir des échos, au moins chez les clercs et les notables. Le choix du récit du Saint céphalophore n’est pas anodin. Il permet de faire un parallèle avec l’actualité des années 1459-1460, notamment le mariage du fils du duc de Savoie Louis avec Charlotte de Lusignan et leur difficulté avec le bâtard Jacques.

 

Le choix d’avoir choisi de représenter le récit de la « Magna legenta Sancti Grati » créé un lien fort entre la Savoie et la Terre-Sainte. C’est de Terre-Sainte que la tête de Saint-Jean-Baptiste indique que ce sera à Sainte Grat, et uniquement à lui, à venir la chercher. Donc dès la première image, la Savoie a un rôle à jouer en Terre-Sainte et est appelée à le jouer par la Terre-Sainte elle-même.

 

Il faut avoir en tête que tous le monde savait que le roi de Chypre était aussi le roi de Jérusalem replié à Chypre, donc le gardien légitime de la Terre-Sainte. En épousant la reine Charlotte, Louis, fils du duc Louis devenait de fait roi de Jérusalem.

 

L’existence des rois de Chypre et Jérusalem était liée à une reconquête de la Terre-Sainte. Et le mariage entre Louis et Charlotte était un signe que dieu voulait avoir le fils du duc de Savoie sur le trône de Chypre pour préparer la reconquête de la Terre-Sainte. L’appel de Saint Jean Baptiste qui est en Palestine à Saint Grat qui est à Aoste dans le duché de Savoie est un parallèle évident avec la royauté de Louis de Savoie.

 

Ensuite, ce ne sont que des voyages entre la Terre-Sainte et la Savoie : pour venir chercher Saint Grat accompagné de Saint Joconde, puis pour se rendre en Palestine et enfin pour revenir en Europe et en Savoie avec la relique. Le voyage en bateau est d’ailleurs bien représenté pour souligner l’outre mer, avec en plus un bateau comportant le drapeau de Savoie. 

bateau avec le drapeau de Savoie (photo E. Coux)

bateau avec le drapeau de Savoie (photo E. Coux)

Ce drapeau de Savoie ressemble aussi énormément à celui de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem qui on le rappelle, était une puissance navale. C’est aussi un rappel évident au récit de Cabaret écrit vers 1417 qui avait inventé que le drapeau de Savoie avait été donné par le grand maître de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem au comte Amédée III de Maurienne alors en croisade. Amédée III qui est d’ailleurs mort en tant que croisé sur l’île de Chypre en 1148. Si il peut y avoir une confusion avec les drapeaux, le vocable de Saint Jean amène aussi de rappeler Saint Jean d’Acre et à l’Ordre des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem

 

C’est aussi sur ce bateau que Saint Grat accompli le seul miracle du récit présenté sur les fresques de Vulmix. Ce miracle a pour but de souligner l’importance de la mer et de l’outre mer. Le récit proposé sur les fresques de Vulmix semble aller dans le sens de la promotion d’une aide militaire de la Savoie vers Chypre.

 

De ce fait, il semble très probable que celui qui avait choisit le récit du cycle de fresque de la chapelle de Vulmix était l’archevêque de Tarentaise Thomas de Sur ou une personne de son entourage, qui était proche de l’Observance franciscaine.

 

Le récit de Saint Grat permettait aussi de valoriser l’archevêque de Tarentaise Thomas de Sûr. Saint Grat avait selon sa légende, une origine grecque et cela renvoyait à Thomas de Sûr. Les chypriotes étaient en Savoie associés de fait aux grecs. L’époque de Charlemagne sous lequel est placée cette légende n’est pas non plus anodine. C’est sous le règne de cet empereur que la Tarentaise devient un siège métropolitain avec les diocèses d’Aoste et du Valais comme suffragants. Ce récit renforçait donc le lien entre le Val d’Aoste et la Tarentaise de manière privilégiée pour cette dernière et pour Thomas de Sur qui fut le supérieur hiérarchique de l’évêque d’Aoste. 

un des ânes du cycle de Vulmix (Photo E. Coux)

un des ânes du cycle de Vulmix (Photo E. Coux)

Conclusion :

Saint Grat, dans le cycle de peinture de la chapelle de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice est une des premières représentations du Saint céphalophore. Non seulement les peintures représentent le Saint de cette façon, mais elles expliquent la raison de cette représentation. Curieusement le Saint n’est plus du tout un saint agricole alors qu’il a habituellement pour la population la vocation à sauver les récoltes. Pire, le seul miracle qu’il fait est en pleine mer, loin des terres.

 

Cette nouveauté est probablement dû à des franciscains de l’Observance, ce qui est confirmé par la figure de Saint Bernardin de Sienne dans les peintures. Le cycle, dans la nef devait être expliqué par ces moines. Ils s’en servaient comme support de prêche.

 

La présence à la tête du diocèse de Tarentaise, à cette époque, de Thomas de Sûr, un ancien moine franciscain de l’Observance d’origine chypriote et confesseur de la duchesse puis du duc de Savoie peut expliquer ce cycle. Cet archevêque a été fortement impliqué dans la politique intérieure et extérieure du duché de Savoie, soutenant la politique du duc dans son aide au roi de Chypre contre l’usurpateur Jacques II de Lusignan.

 

La translation des reliques de Saint Grat vers un nouveau reliquaire en 1458 a été l’occasion pour les franciscains de l’Observance de faire émerger à Vulmix dans une chapelle probablement déjà dédiée à ce vocable depuis longtemps, un nouveau récit de la vie de ce Saint ; un récit montrant l’importance du lien entre la Savoie et la Terre-Sainte au travers de la tête de Saint Jean Baptiste : un récit qui désigne l’évêque Grat, dans le duché de Savoie pour venir la chercher.

 

Par la suite, la présence franciscaine se renforça dans ce diocèse de Tarentaise. En 1470, l’archevêque Thomas de Sûr fonda un couvent de cet Ordre dans sa capitale épiscopale à Moutiers à la place d’un vieux prieuré dépendant de Saint-Michel-de-la-Cluse en Piémont.

 

Par contre, le roi de Chypre Louis, détrôné par l’usurpation du bâtard Jacques II de Lusignan, finira sa vie sans royaume à Ripaille. Il tenta ensuite de récupérer le comté de Genève à son frère Janus, en vain. En 1485, le duc de Savoie Charles 1er acheta les droits sur Chypre à la reine Charlotte de Lusignan qui s’était exilée à Rome. Et en 1632, à la fureur de Venise, le duc Victor Amédée 1er, s'intitula roi de Chypre et Jérusalem sans avoir l'île ; île que même Venise avait perdue en 1571.

 

 

Emmanuel Coux, 2018

 

Le surprenant récit du voyage de Saint Grat en Terre-Sainte dans la chapelle peinte de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice

bibliographie :

Raul dal Tio, Un curieux reliquaire dans la chapelle Saint grat à Vulmix, Genèse d’une légende et iconographie du Saint Valdôtain entre dévotion populaire et légitimation religieuse du duché de Savoie, dans la revue « le Flambeau », Aoste 2016, nn.233, p. 7-17, 234, p. 5-12 et 235, p. 22-33 :

Alessandro Nova, I tramezzi in Lombardia fra XV e XVI secolo : scene della Passione e devozione francescana, dans Il franccescanesimo in Lombardia : storia e arte, Milano 1983, p. 197-215 ;

Alessandro Barbero, conte e vescovo in valle d'Aosta (secoli XI-XIII), in Bolletino storico-bibliografico subalpino, n°86, 1988, p. 39-75 ;  

vue d'ensemble de l'intérieur de la chapelle (Photo E. Coux)

vue d'ensemble de l'intérieur de la chapelle (Photo E. Coux)

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